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L'expérience scientifique relatée dans la deuxième partie de cet ouvrage a fait l'objet d'un article publié dans l'une des meilleures revues internationales de toxicologie alimentaire Food and Chemical Toxicology (Elsevier Ltd, États-Unis) en octobre 2012 : « Long Term Toxicity of a Roundup Herbicide and a Roundup Tolerant Genetically Modified Maize » de Gilles-Éric Séralini, Emilie Clair, Robin Mesnage, Steeve Gress, Nicolas Defarge, Manuela Malatesta, Didier Hennequin et Joël Spiroux de Les réponses à toutes les critiques ont été publiées dans la Vendômois. même revue en janvier 2013 : « Answers to critics : Why there is a long term toxicity due to Roundup-tolerant genetically modified maize and to a Roundup herbicide » par Gilles-Éric Séralini et alii.

 

Flammarion, 2013

Table

 

Avant-propos

Préambule

Introduction

I      - 60 années d’intoxication physique et mentale !

1      Les bombes à retardement de l'agrobusiness

II      - Une première scientifique mondiale

2       Des hommes de bonne volonté

3       Recherche désespérément graines ...

4       Des rats à trois millions d'euros

III       - Comment la sous-évaluation sanitaire a été organisée

5        Intérêts privés ou intérêts publics ?

6       Des agences sanitaires au service des citoyens ?

7        Les accommodements de l'establishment

IV       - Changeons de cap !

8       La nécessité d'un nouveau paradigme sanitaire

9       Œuvrer pour un environnement durable

Conclusion - Les OGM au miroir de Fukushima


 

Hormis son avant-propos, cet ouvrage a été écrit avant la recherche qui en est le cœur. Je n’aurais jamais imaginé être si violemment et subjectivement mis en cause par les pro-OGM, ni soutenu et encouragé par le grand public. J’ai consacré cinq années de ma vie à ce travail, et il a été publié dans Food and Chemical Toxicology, la meilleure revue internationale de toxicologie alimentaire. Il a en outre été évalué par des chercheurs du monde entier.

 

En d’autres temps, j’aurais sans doute été brûlé vif ; je l’ai senti à la violence des réactions. En d’autres lieux, j’aurais fini incarcéré, comme ces manifestants contre les OGM en Chine. Sans l’aide juridique et le soutien indéfectible de mon association, le CRIIGEN, j’aurais tout simplement été mis au rancart, comme certains autres lanceurs d’alertes. J’aurais été déstabilisé sans l’imperturbable sérénité, au laboratoire, de mon équipe, certaine des résultats que nous avions patiemment remâchés et vérifiés au fur et à mesure qu’ils arrivaient, et ce durant plus d’une année, tout en soulevant systématiquement toutes les questions possibles, y compris sur notre protocole. Beaucoup plus, d’ailleurs, que ne l’ont fait nos détracteurs.

 

Nous avons découvert, prouvé et expliqué la toxicité d’un OGM et du pesticide le plus utilisé au monde, en menant l’expérience la plus longue et la plus détaillée jamais faite, nous le verrons, comme dans une douloureuse enquête d’espionnage. Évidemment, elle aurait pu être plus détaillée encore, et améliorée, avec plus d’animaux par exemple. Mais nous n’en avions plus les moyens. Elle demeure cependant la seule et la plus pointue, l’expérience la plus complète du genre. Personne n’avait auparavant analysé le sang d’autant d’animaux confrontés aussi longtemps à une ingestion d’infimes doses d’un pesticide tel qu’il est vendu dans le commerce (pas une seule molécule chimique, mais un mélange avec des détergents toxiques), et ceci en laboratoire, bien contrôlé. Nous verrons que, malgré sa toxicité, le Roundup est l’herbicide le plus utilisé, entre autres en épandage, pour la culture d’un maïs génétiquement modifié essentiellement pour le supporter, le tolérer, « vivre avec » - donc le contenir. C’est le même cas pour plus des trois quarts des OGM agricoles, et pour cette raison notamment, c’est très grave.

 

Cette histoire hors norme a révélé le pire : tout comme on soulève des nuages de poussière sur un chemin difficile, certaines pratiques ont été à l’occasion de notre recherche dévoilées - ces pratiques qui justement, jusqu’alors, empêchaient d’accéder à ce que nous avons découvert. Il s’agit des méthodes « mafieuses » entre certains politiques, certains « experts » scientifiques, et les industries qui les influencent. Ils enfantent ensemble ce laxisme, d’abord non apparent, des agences sanitaires. C’est ainsi que l’on parvient à mettre si rapidement sur le marché cent cinquante mille substances chimiques, déversées dans l'environnement sans recyclage ! Puis, lorsqu'elles sont scientifiquement évaluées - pour un petit pourcentage d'entre elles seulement -, et toujours en secret, selon les mêmes critères que nous mettons en évidence dans cet ouvrage, elles provoquent des conséquences dramatiques et empoisonnent nos familles de manière chronique.

 

J'ai mis en lumière ces pratiques aussi pour avoir biberonné dans ce bain d'experts, hélas condescendants face aux plus grandes industries du vivant, et pour m'en être extrait à temps.

 

Nous avons donc observé que les analyses de sang et d'urine de nos rats traités (avec cet OGM dit NK603, et avec le Roundup, à des doses comparables à celles présentes dans l'eau du robinet - deux produits de la firme géante Monsanto) étaient anormales. Les marqueurs perturbés étaient rénaux, hépatiques ; il s'agissait aussi des hormones sexuelles, celles qui « amplifient » certains cancers comme celui du sein. Le personnel technique travaillait à l'aveugle, selon des normes internationales drastiques. Les pathologistes, n'ayant pas connaissance des résultats des biochimistes, ont reconnu, au vu des organes et de leurs échantillons, des maladies rénales, hépatiques, et ces fameuses tumeurs mammaires hormono-dépendantes des femelles, qui ont fait la une des journaux et le tour du monde.

 

Pour cela, nous avons reçu des insultes de personnes défendant la cause animale. Oui, mais c'est cette même nourriture à base d'OGM que l'on sert aux animaux de compagnie et de ferme, et dont s'alimentent sans doute aussi les bêtes sauvages... Ne vaut-il pas mieux tester deux cents rats de laboratoire que de mettre en péril nos animaux sans même le savoir ? Et nos enfants ?... Cette attaque est pourtant la moindre que nous ayons subie.

Plus grave : on nous a opposé que l’espèce de rats que nous avions testée développait spontanément des tumeurs, et n’était donc pas la souche convenable à utiliser. Or, voilà qu’ils étaient recommandés par les instances internationales, et que la vaste majorité des recherches portent sur eux, y compris dans les laboratoires des industriels. Ils « ressemblent » à la population humaine, et constituent donc un bon « modèle biologique ».

 

Mais ce n’est pas tout. Nos rats « normaux » montraient effectivement une seule grosse tumeur pour dix mâles - trois au maximum sur dix femelles pendant plus de vingt et un mois de leur vie, et au moins deux à trois fois plus chez les rats traités. Ne pas s’en inquiéter eût été malhonnête. Nous en fîmes état. Nos opposants y virent l’occasion de minimiser nos conclusions catastrophiques concernant les populations ayant consommé des OGM : tous les rats     développeraient des tumeurs, indépendamment de leur alimentation. Ils argumentèrent à l’aide d’études montrant que 30 à 80 % de tous les rats âgés développaient des tumeurs, et que c’était observé depuis les années 1930. Je leur mis sous le nez, en séance contradictoire au Parlement français, que leurs rats « normaux » mangeaient des résidus d’OGM depuis 1996 au moins (date des premières mises sur le marché de ces OGM), sans que les éleveurs n’y prêtent attention - nous l’avions vérifié -, et que depuis bien plus longtemps, leur alimentation non biologique était parsemée   de pesticides.

 

            Leurs rats témoins correspondaient en fait à nos rats traités, et leur erreur était grossière. Je ne réussis qu’à provoquer leur fureur.C’est toujours dans ces moments que l’on change brusquement de registre et de sujet... « Mais pourquoi le Nouvel Observateur avait-il eu les photos des tumeurs le premier et en exclusivité ? » Nos détracteurs auraient alors aussi bien pu évoquer les dents manquantes de nos grands-mères. On comprend là leur mauvaise foi. En fait, c’est dramatique. Ils révèlent en creux leurs propres pratiques iniques d’évaluation. Si Monsanto leur avait fourni des résultats similaires aux miens, ils auraient aussi conclu : « Circulez, il n’y a rien à voir ! » Je tremble en pensant aux milliers de produits qui ont pu passer ainsi confidentiellement - c’est la règle - sous les fourches caudines de ces raisonnements biaisés en faveur d’intérêts privés.

 

Mal nous a pris de souligner ces compromissions !

 

Si la compagnie commercialisant l’OGM et le pesticide en question avait eu à l’avance connaissance de nos résultats par un journaliste - je veux dire : avant la publication scientifique -, elle aurait pu faire pression sur l’éditeur scientifique, par une action en justice par exemple. Et ce sont cinq années d’efforts incroyables pour une équipe universitaire, et cinq années de financements, qui seraient parties en fumée. Ceci explique et justifie notre « embargo ». Et pas seulement cela. Car il y a de fortes probabilités que notre étude n’eut pas eu un tel retentissement, et donc que la connaissance de ses résultats par le grand public eût été moindre, et ainsi la connaissance du risque sanitaire encouru par tous. Quant à la publication qui contenait les photos des animaux souffrant des tumeurs, je pense qu’elle aurait probablement été suspendue. Et chacun aurait tranquillement continué à manger, au quotidien, sans se douter un instant que ses choix - ou son absence de choix - mettaient en péril sa santé...

 

Les cerbères des industriels ont réagi en vingt-quatre heures, depuis le 19 septembre 2012, ainsi que Monsanto, et ils ont demandé le retrait de la publication au prétexte qu’elle « ne valait pas un clou ». Puis, jusque dans l’Hémicycle, on a demandé le boycott de la revue qui avait, par équité, publié leurs avis. (Certains voudront même la « fermer ».) Ils ont clamé et redit l’inutilité de tests si longs - deux ans, presque la vie d’un rat. Monsanto et ses soutiens ont ressassé partout les mêmes mensonges - nos études auraient été invalidées par la communauté scientifique -, prenant les avis de leurs propres sbires pour universels.

 

Ceux qui ont réagi avec une telle violence sont ceux-là mêmes qui avaient facilité la mise sur le marché de ces produits par des avis positifs appuyés au sein des agences sanitaires, ceux-là mêmes qui sont soutenus par les organismes de recherche, ceux-là mêmes qui partagent de juteux contrats avec les industriels des biotechnologies, ceux-là mêmes contre lesquels j’avais déjà gagné un procès pour diffamation un an plus tôt, ceux-là mêmes qui me faisaient des yeux doux pour que j’épouse leurs avis laxistes sur les contrôles sanitaires onze ans auparavant - et sur le même maïs OGM - dans les commissions officielles d’évaluation dont nous faisions partie ensemble (et dont je suis sorti pour mener cette expérience), ceux-là mêmes qui, à l’Académie des Sciences ou aux parlements, soutiennent par des actions, voire des investissements, les biotechnologies végétales. Ceux-là mêmes, enfin, qui ont des accointances avec l’industrie du tabac ou des pesticides... Ceux qui ont réagi avec une telle violence sont ceux avec lesquels j’avais débattu depuis quatorze ans, et qui clamaient l’inutilité d’étudier les risques à long terme de ces produits consommés par des milliards de gens. Ces produits ne sont pas identifiables par tous. Pourquoi ? Parce que si ces plantes sont suffisamment « différentes » pour être brevetées, pour eux, elles ne le sont pas assez pour être « étiquetées ».

 

Les tentatives de diffamation se sont donc multipliées : « fraudes », données « falsifiées », j’étais « sectaire », « fou », « à interner », « à rayer de la fonction publique ». « Fraud », a répété jusqu’au très fameux magazine économique américain Forbes, fasciné par l’industrie. Et j’en passe. Des articles dans toutes les langues, qui me traînaient dans la boue un jour, me caressaient le lendemain, publiaient des caricatures de moi, ou de mes rats.

 

Des enquêtes ont révélé les liens de ces experts avec l’industrie des semences transformées, tant au niveau international que national. Au final, nous avons intenté cinq procès à venir. Il n’est pas question de laisser sans réagir broyer nos études et nos preuves, et de laisser tout simplement bafouer la santé publique.

 

Lorsque nous avons été donner des conférences sur cette affaire aux agences ou aux commissions - deux fois au Parlement français, et deux autres fois au Parlement européen -, lorsque nous avons participé aux débats américains, chinois, africains, et à bien d’autres dans la presse, les attaques n’ont pas pour autant cessé. Lorsque, début 2013, nous avons publié dans la même revue scientifique Food and Chemical Toxicology nos réponses détaillées à toutes les critiques, nos détracteurs ne se sont pas calmés. Pendant que les citoyens s’organisaient en cent trente associations françaises et internationales pour nous défendre et réclamer la transparence sur les données qu’on leur cache mais qui sont pourtant à la base des autorisations de la commercialisation de ces deux produits, ils sont passés aux attaques ad hominem.

 

Ainsi, je serais lié à une secte, car des actionnaires d’une firme dont j’ai testé des produits sur la vitalité des cellules humaines (c’est mon métier) seraient liés à une telle organisation (IVI, cf. Le Monde, Le Figaro, et ma réponse). En 1987, s’il vous plaît, ces activités leur ont été reprochées, et ils ont été réhabilités au tribunal depuis. Je l’ignorais d’ailleurs complètement. Je me suis senti ivre ; moi, l’homme qui aurait vu la femme qui aurait vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours ! Le journal Le Monde a mené l’enquête sur le financement de ce blogueur qui avait fait noircir trois quarts de page du Figaro, rubrique « sciences et OGM ». Il était financièrement lié aux industriels des biotechnologies et des semences. Je ne suis pas non plus responsable du curriculum ou de la religion des actionnaires de Monsanto - dont je me fiche. Pourtant, j’ai testé leurs produits.

 

Mais c’est tout. Enfin presque. Plus de trois cents chercheurs de trente pays et cinq continents nous ont félicités, encouragés, nous ont écrit, directement ou à Food and Chemical Toxicology. On m’a proposé de diriger un réseau de scientifiques sur ce thème. Le public doit être remercié chaleureusement pour son soutien indéfectible - les dizaines de milliers de signatures dont je connais l’existence, mais encore de nombreux appels aux radios et télévisions après nos interviews, et aussi les manifestations de soutien spontanées de sites, en plus du criigen.org, comme gmoseralini.org ou mesopinions.com.

 

Notre article est devenu le plus consulté au monde parmi les banques de données scientifiques. L’Agence de sécurité française a admis qu’il fallait réaliser une étude à long terme. La Russie, entre autres, en met déjà en place ; ce que nous avions appelé de nos vœux. L’Inde et les États-Unis mènent des campagnes pour l’étiquetage des OGM. Une grande première, qui met à mal l’économie sournoise liée à l’absence d’identification possible de ces dérivés de végétaux. Sauf en Europe - ce qui fut notre combat. L’Agence sanitaire européenne, qui a tant malmené notre étude, est aujourd’hui vivement critiquée dans ses méthodes par un rapport de l’Agence environnementale européenne, mais aussi par la Cour des comptes ou le Parlement européen, qui l’ont tancée pour des conflits d’intérêts - notamment sur le dossier OGM. Ces conflits ont provoqué des départs, notamment celui de la présidente de l’agence EFSA. On le verra dans le livre.

 

Arrivé après la publication de nos travaux, suite à la démission du précédent commissaire européen à la Santé - toujours pour conflits d'intérêts -, le nouveau commissaire a plié le bras de son agence sanitaire, lui faisant avaler ce que son comité OGM considérait presque comme irrationnel, et ce qu'il avait refusé jusqu'alors : faire un test à long terme. Elle l'a admis, du bout des lèvres. Elle a avoué, comme l'agence française, que les analyses de sang de Monsanto sur des rats buvant de l'eau contaminée au Roundup n'existaient pas. Ces instances ne pouvaient donc rien comparer à mes résultats. Elles n'avaient jamais exigé ces tests des industriels, ni même des essais de plus de trois mois avec cet OGM donné à des rats de laboratoire. Pire : les données détaillées réglementaires sur les impacts sanitaires du glyphosate, un des composés du Roundup, s'avèrent avoir été mises sous clé quelque part en Allemagne. Personne n'en aurait de copie... Adieu la transparence !

 

Nous, nous avons remis nos données à un huissier en attendant les leurs sur un site public, et statistiquement exploitables (pas ces dossiers sous forme d'images tels qu'on peut en voir en ligne, et seulement pour l'OGM - rien pour le Roundup). Juste pour voir comment ces gens travaillent. J'ai bien peur que ce soit catastrophique, sous couvert de science « dure ».

 

Il semble que le grand public a pris conscience de la manipulation de vaste envergure que je vais à présent vous raconter. C'est une histoire détonante, pleine de rebondissements. Mais l'espoir chevillé aux artères et aux poumons, nous savons que nous pouvons nous en sortir, car l'humanité qui sait est une humanité en marche.

 

Préambule

 

J’ai côtoyé trop de compromissions pour continuer à me taire. Ce sont sans doute elles qui ont causé dans la seconde moitié du XXe siècle le plus de décès sur la planète, non par mort brutale, mais par de longues maladies qui détruisent la vie à petit feu. Dans le monde entier, il n’est pas une famille qui ne soit touchée par les cancers, la malnutrition, ou encore par des problèmes de reproduction, des maladies nerveuses, hormonales, immunitaires, ou des malformations congénitales.

 

La forte augmentation de ces pathologies n’est pas le fait du hasard, ne s’explique pas par une recrudescence de bactéries ou de virus. Elle n’est pas due non plus à des mutations génétiques qui se seraient transmises en un demi-siècle. Elle ne relève pas davantage de l’allongement de la durée de vie, qui demeure un phénomène régional et momentané sur le globe.

 

Une poignée de géants de l’industrie - parmi lesquels Monsanto, Bayer, Aventis, DuPont, Syngenta, BASF, Dow Chemical, Zeneca, et leurs fournisseurs de matières premières - remplissent nos assiettes de colorants, de conservateurs, de plastifiants, d’OGM, de pesticides, d’antibiotiques...

 

Il y a donc des criminels et des complices. Pas toujours ceux que l’on croit. Je les ai coudoyés. La société les connaît peu car ils échappent très souvent à sa justice en se drapant dans ce qu’on nomme abusivement le progrès et l’appartenance aux élites. La société s’abuse sur leur compte en leur vouant admiration et reconnaissance pour leurs prétendues réussites technologiques ou financières.

 

Ces compromissions ont pour origine des intérêts financiers énormes, mais elles recouvrent aussi des enjeux de pouvoir, y compris dans le champ scientifique. Elles sont le fait d’une tribu de technocrates silencieux et de chercheurs spécialisés, qui s’interdisent de parler ou qui anesthésient leur conscience au nom d’une raison supérieure :    l’efficacité financière ou l’intérêt

 

corporatiste. Ces démiurges modernes appartiennent au monde de la chimie, lourde ou fine (pesticides, médicaments, etc.), à l’empire des biotechnologies et à celui du pétrole. Leurs procédés de corruption passent par les lobbies industriels - en particulier ceux qui sont récemment devenus plus riches que les États nations - et s’infiltrent jusqu’aux institutions politiques et surtout scientifiques.

 

Les racines des malversations remontent aux principes mêmes de la réglementation des produits sur lesquels le monde technologique du XXe siècle a fondé sa rentabilité. C’est en effet par des procédures parfaitement opaques (les experts débattent en secret de résultats confidentiels) que les composés chimiques, apparus en grand nombre depuis la Seconde Guerre mondiale, obtiennent des autorisations permettant leur commercialisation rapide et massive (par centaines et centaines de millions de tonnes) et, par voie de conséquence, transforment notre planète en poubelle. Par des procédures parfaitement opaques, disais-je, et dangereusement insuffisantes. Ces composés chimiques entrent ainsi insidieusement dans chaque forme de vie et la polluent de l’intérieur. Ils pénètrent dans chaque kilogramme de chair vivante sur notre petite planète bleue. S’y ajoutent encore la pollution génétique vivante, la pollution électromagnétique et nucléaire. Toutes ces agressions finissent par meurtrir nos corps.

 

J’ai vécu avec une amertume grandissante ces disputes sur des autorisations de commercialisation, qui ont été finalement accordées avec un laxisme d’autant plus grand qu’il se parait de l’autorité de la science et de celle du pouvoir politique. Ces turpitudes, je les ai vécues de l’intérieur pendant plus de dix ans, alors que je siégeais dans les commissions gouvernementales qui conseillent les politiques sur les OGM - ces fameux « organismes génétiquement modifiés » entrés avec leur sigle brutal dans la civilisation et le dictionnaire du XXIe siècle. J’ai tellement combattu ces systèmes, avec des amis courageux et déterminés, que j’ai vu de très près leurs tactiques, toujours les mêmes. Ils dissimulent à la société les effets secondaires et funestes, connus ou soupçonnés, des médicaments, des produits chimiques issus du pétrole, des nanotechnologies, des OGM bien sûr.

 

Ces OGM sont les premières formes de vie transformées très envahissantes en agriculture. Ils sont dotés d’un patrimoine héréditaire qui a été muté à une vitesse industrielle au regard de celle de l’évolution, selon un procédé qui permet de contaminer les caractères génétiques d’une espèce par ceux de n’importe quelle autre. J’ai lutté contre les pratiques scandaleuses dont j’ai été le témoin (voyant les arguments malmenés) en participant à des commissions officielles, mais aussi à des débats publics et conférences, par des recherches scientifiques, des articles et des livres, par des procès que j’ai gagnés ou contribué à faire gagner et qui ont révélé des collusions incroyables, dont il sera question ici.

Lorsqu’on voit un enfant se noyer, on plonge ! Lorsqu’on lit sa vie à son dernier soir, on préfère naturellement s’endormir en ayant dit la vérité et riche d’amis sincères. C’est ce sentiment tout simple qui m’a animé.

 

Parce que j’ai peu à peu compris notre faiblesse relative, la fragilité de nos corps aux prises avec les rouages d’un système destructeur et malsain, j’ai voulu mettre en place une action d’un autre genre, qui correspondait à mon métier de chercheur. C’est en secret qu’il m’a fallu la mener, car sa découverte prématurée aurait compromis son efficacité. On aurait multiplié les pressions et empêché qu’elle soit réalisée, comme on a tenté de le faire pour certaines de mes études antérieures. J’y reviendrai.

 

C’est aujourd’hui le temps des révélations. Voici tous les détails de cette expérience scientifique, unique par son coût, par les soutiens qu’elle a trouvés et par sa mise en place. Elle fait d’ores et déjà apparaître de nombreux résultats, alarmants pour la santé humaine - celle des femmes au premier chef. Elle met en perspective les raisons pour lesquelles les systèmes d’évaluation des OGM et des pesticides, et par contrecoup de tous les produits chimiques autorisés de manière similaire, sont criminels et aussi scandaleux que l'affaire Madoff [1] - avec laquelle ils ont en commun l'absence de transparence des contrôles, et même l'absence de contrôles dignes de ce nom.

 

Mais prenons les choses par le début. Avant d'entrer dans le récit de l'expérience inédite que nous avons menée, il convient d'en brosser le contexte pour les lecteurs qui le connaîtraient mal, de donner les informations nécessaires pour comprendre les intérêts en jeu, de mettre au jour les carences et l'opacité volontaires d'un système qui perdure depuis plus de soixante ans.

 

1. Bernard Lawrence Madoff, né en 1938, ancien président du marché boursier NASDAQ, a été condamné en 2009 à cent cinquante ans de prison aux États-Unis pour avoir fomenté la plus grande fraude financière de l'histoire de ce pays. Les montants détournés s'élèveraient à environ 65 milliards de dollars. Notons que, dès 2008, Jacques Diouf, alors directeur général de la FAO (Food and Agriculture Organization) avait clamé que 30 milliards par an auraient suffi pour apaiser la faim dans le monde. Les pays les plus riches ne les ont pas trouvés ; leurs industries ont alors annoncé que les plantes transgéniques (avec brevets sur les semences) contribueraient à cet apaisement.

 

Introduction

 

La plupart d'entre nous croient vivre au sein d’une société dont la sécurité des personnes constitue l'une des priorités. On entend tellement parler de l'insécurité liée à la délinquance et des mesures prises pour l'endiguer qu'on n'imagine pas que les tueurs en série les plus sournois et les plus impitoyables se prélassent sans être inquiétés dans nos aliments, dans nos boissons, nos maisons, nos jardins et dans l'air ambiant.

 

Arrêtons au retour de ses courses n'importe quel passant. Demandons-lui s'il craint de mettre au cou de son chien le collier antipuces qu'il vient d'acquérir, dans son café les sucrettes qu'on aperçoit dans son panier, et s'il a bien examiné, avant de faire son choix, la liste des additifs de sa tablette de chocolat. Interloqué, il passe son chemin, il est persuadé que la présence de ces produits sur les rayons des magasins fournit la preuve de leur innocuité. S'ils n'étaient pas inoffensifs, on ne les trouverait pas là, tout de même ! D'ailleurs, il a entendu parler comme tout un chacun des tracasseries et de la lourdeur de la réglementation. Il doit y avoir plutôt trop de contrôles, de vérifications, d'évaluations que pas assez, non ?

 

Ce passant sait-il que, depuis plus de soixante ans, ce sont les industriels - ceux-là mêmes qui commercialisent les médicaments, les pesticides et les produits chimiques - qui conduisent les expériences en vue d’obtenir les autorisations de mise sur le marché de leurs produits. Des expériences abusivement classées confidentielles et qui, le plus souvent, sont menées à court terme et de façon partielle afin de pouvoir conclure à l’innocuité : on teste sur quelques mois le seul principe actif, pour un pesticide, mais pas le produit commercialisé, c’est-à-dire le mélange dans lequel ce principe actif est intégré et qui potentialise son effet. Qui le sait ?

 

Les seules études réalisées par les industriels pour l’autorisation de mise sur le marché d’une plante transgénique [1] alimentaire n’ont jamais dépassé trois mois, ce qui permet au maximum de tester la toxicité à court ou moyen terme, à savoir les conséquences nocives de la consommation de ces produits sur une courte période.

 

Pourtant, c’est tout au long de leur vie que les consommateurs et les animaux ingèrent les substances chimiques contenues dans leurs aliments. Ce sont donc les effets à long terme [2] de celles-ci, liés à une ingestion répétée, même à des doses infimes, qu’il est important de connaître.

 

Régulièrement éclatent de nouvelles « affaires » révélant l’effet cancérigène ou toxique à long terme de produits qu’on a longtemps considérés à tort comme banals : l’amiante après le tabac, ou le bisphénol A, l’aspartame, les phtalates, pour se cantonner à des cas récents. Au lieu de se décider à revoir les modalités d’évaluation de tous les produits industriels et d’accroître la durée des tests réalisés par ceux qui les fabriquent (généralement une seule fois, et ils sont valables dans tous les États du monde), ainsi que la transparence de leur déroulement, on laisse l’histoire se répéter, et les produits ne sont éventuellement retirés du marché qu’après avoir tué et qu’après les avoir laissés se répandre dans l’environnement où ils continuent de circuler, perpétuant ainsi leurs ravages dans la clandestinité.

 

Pour quelques poisons maintenant repérés et plus ou moins contrôlés, combien, parmi les centaines de milliers d’autres, poursuivent en nous leur œuvre de désorganisation silencieuse, en particulier par le biais de notre alimentation ?

Mais comment et pourquoi les autorités demeurent-elles aveugles ? Comment l’interprétation des résultats en arrive-t-elle à être à ce point déformée ? Quel est le jeu des industriels ? Celui des experts scientifiques, bizarrement laxistes ? Comment les anges de la médecine réglementaire sont-ils devenus des démons ?

 

Les défaillances de l’évaluation sanitaire ne s’expliquent pas seulement par le fait que les organismes qui en sont chargés crouleraient sous les demandes d’autorisation ou n’auraient pas les moyens d’être plus exigeants en matière de contrôle, ni même par la pression des gouvernements au nom de la course au développement économique. Mais bien parce qu’il s’est noué une forme de collusion délétère entre les intérêts des industriels et ceux d’une certaine partie des scientifiques. Hormis quelques cas de fraude et de corruption fortement soupçonnées [3], il s’agit généralement d’une complicité plus diffuse, plus dangereuse parce qu’elle permet à ceux qui la pratiquent de rester de bonne foi. Il arrive que des scientifiques ne fassent que défendre des intérêts corporatistes (l’obtention de crédits pour leurs projets de recherche, le prestige de leur discipline) en adoptant le point de vue des industriels. Pour feutrée qu’elle soit, la connivence entre quelques experts scientifiques et des lobbies industriels produit cependant des effets désastreux sur l’évaluation des risques. Elle conduit ces « experts » à examiner avec laxisme les demandes d’autorisation de commercialisation ou de culture expérimentale de certains produits et à bâillonner l’esprit critique d’une autre partie des scientifiques. C’est ainsi qu’un certain establishment se fait passer pour toute la science !

 

Devant les insuffisances avérées des tests fournis par les industriels dans le domaine des pesticides et des OGM, une initiative s’imposait d’évidence. Pourquoi des scientifiques indépendants ne referaient-ils pas ces tests ? Pourquoi ne leur donnerait-on pas la possibilité de les prolonger ?

 

Pourquoi enfin les pouvoirs publics, par des appels d’offres aux chercheurs, ne prendraient-ils pas sérieusement en main le contrôle de toutes les substances dangereuses mises sur le marché ?

 

Mon domaine de recherche scientifique, la biologie moléculaire, mes travaux sur la cancérogenèse et sur les effets des polluants, me mettaient à même de reprendre les tests de toxicité sur les pesticides et sur les OGM et d'apporter des éléments d’information autres que les seuls auxquels on se réfère - à savoir ceux des industriels eux-mêmes.

 

Depuis des années je me bats, au sein d'organismes de recherche, dans les commissions où j'ai tenu le rôle d'expert pour des membres gouvernementaux ou des ministères (français bien sûr, italien, canadien, estonien, australien...), des institutions (européennes, indiennes...), ou encore au sein du CRIIGEN [4], cette association indépendante qui réclame la transparence sur les résultats des études des risques menées par les industriels, ainsi qu'une expertise contradictoire et des études toxicologiques approfondies à long terme (sur deux ans ou plusieurs générations) sur les effets sanitaires des OGM et des pesticides. Seules des expériences de ce type permettraient d'évaluer la toxicité chronique des aliments transgéniques et des pesticides associés [5], c'est-à-dire leurs éventuels effets nocifs à long terme.

 

Eh bien, ce qu'il faudra dire d'entrée de jeu, c'est l'impossibilité jusqu'à présent [6] de faire aboutir une telle initiative par les voies qui sembleraient naturelles, c'est-à-dire par la recherche publique ou dans le cadre des organismes de contrôle et de surveillance sanitaires.

 

La détermination de quelques chercheurs, le soutien logistique du CRIIGEN, la conjonction de bonnes volontés et un financement inattendu et original nous ont permis en fin de compte de réaliser une telle expérience, dont le coût total a dépassé les 3 millions d'euros.

 

En elle-même, cette expérience constitue une première absolue. Elle s’est déroulée dans le plus grand secret à partir de 2006 (le temps de rassembler les fonds et que soient plantées et récoltées les cultures expérimentales transgéniques), et surtout entre l’automne 2008 et l’automne 2010. Une grande partie de l’année 2011 a été consacrée au rassemblement et à l’interprétation des données.

 

Pour la première fois, une équipe de chercheurs indépendante a pu mener une étude in vivo longue et rigoureuse sur l’effet de substances utilisées dans l’alimentation du bétail et des hommes. Cette étude a été conduite au-delà de ce que demandent les exigences réglementaires en vigueur dans le monde. Ses résultats soulignent l’insuffisance de ces dernières, confirmant ce que n’ont cessé de répéter au cours de ces dernières décennies quelques lanceurs d’alerte sur lesquels l’establishment              scientifique tente de jeter systématiquement le discrédit.

 

Autant que l’expérience proprement dite, les obstacles de divers ordres qui se sont élevés contre sa mise en œuvre et que nous avons dû contourner sont intéressants pour le public. Ils révèlent à quel point celui-ci est pris pour cobaye, à quel point nous sommes tous cobayes, non par inadvertance ou ignorance, mais sciemment et cyniquement, dans la vie de tous les jours.

 

Afin d’échapper aux pressions, aux « accidents », aux censures possibles, l’expérience s’est déroulée « à l’aveugle » (le personnel ne sachant pas ce qu’il testait), et de façon très confidentielle. Une révélation prématurée aurait risqué de compromettre l’aboutissement du projet et la diffusion de ses résultats. Tant d’intérêts, on le verra, sont en jeu ! Ni les agences réglementaires ni les autorités universitaires n’ont été mises dans la confidence.

 

Tous les chercheurs associés, tous les assistants ont signé un contrat de confidentialité les engageant à ne rien divulguer de la nature ni des objectifs de l’expérience - même à leurs proches.

 

Au laboratoire de l’université, mon groupe de recherches partage ses locaux avec d’autres équipes de biochimie. Aussi avions-nous pris l’habitude, mes étudiants et moi, de ne parler que de « l’étude », sans préciser laquelle. Le classeur qui en contenait le protocole était conservé sous clé et orné d’une étiquette qui trompait sur son contenu. Nous n’avons pas utilisé les ordinateurs de l’université pour stocker les données qui nous parvenaient dans des logiciels cryptés, nous les avons réparties sur trois sites différents. Il fallait un fil rouge secret pour réunir les informations pertinentes. Nous avons veillé à ne pas échanger de mails ni de coups de téléphone au sujet de « l’étude ». Les factures dont s’occupait ma secrétaire étaient affectées au contrat « In vivo », nom de code très général de notre accord avec nos donateurs. Nous avons même réalisé une autre expérience « In vivo », plus courte, qui nous a aussi servi de leurre dans le cadre de l’université.

 

 

  1. Les plantes transgéniques comportent un gène ou un fragment de gène issu d'une autre espèce - c'est le cas de tous les OGM alimentaires actuels. Dans le futur, il pourrait y avoir des OGM dits cisgéniques, comportant un ou des gène(s) artificiellement modifié(s) issus de la même espèce que la plante au sein de laquelle ils sont introduits - il ne s'agirait donc pas de plantes transgéniques.

Dans cet ouvrage, les mots « OGM » et « transgénique » caractérisent la même chose et sont utilisés indifféremment.

 

  1. En toxicologie, on distingue l'exposition aiguë (de quelques jours à quelques semaines, selon l'espèce), l'exposition chronique (de quelques mois à la vie entière) et l'exposition subchronique (de durée intermédiaire). Tout dépend de l'espèce testée et de sa durée de vie.
  2. « Ancien responsable de l'Agence du médicament devenu ensuite consultant pour trente à quarante laboratoires pharmaceutiques dans le monde, le Pr Jean-Michel Alexandre a perçu entre 2001 et 2009 près de 1,2 million d'euros de rémunération des laboratoires Servier, révèle Le Figaro du 19 décembre 2011. Ce professeur de pharmacologie a été l'un des hommes les plus influents en matière de médicaments en France de 1980 à 2000. Sa mission consistait, selon les demandes de Jacques Servier, à analyser des dossiers touchant à l'efficacité des médicaments en développement ou déjà mis sur le marché. » Jean-Michel Alexandre a été président de la commission d'autorisation de mise sur le marché à l'Agence du médicament de 1985 à 1993, puis directeur de l'évaluation des médicaments de 1993 à 2000 et président du Comité des médicaments de 1995 à 2000.
  3. Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétiques. Voir www.criigen.org.
  4. L'ensemble des OGM agricoles ont été conçus pour tolérer un herbicide ou fabriquer un insecticide. Éventuellement les deux. Nous y reviendrons.
  5. La publication de notre étude a commencé à faire bouger les lignes.

 

 

 

 

Les pesticides : des poisons destinés à tuer les herbes, les insectes, à lutter contre les maladies dues aux moisissures ou champignons, à se débarrasser d’animaux dits nuisibles. Grâce à eux, pas de limaces dans la salade ! Mais des récoltes abondantes, et de belles !

 

L’agriculture intensive les utilise massivement. Elle en déverse des centaines de milliers de tonnes par an sur les cultures. Les amateurs de jardin les emploient aussi, en quantité beaucoup plus réduite, mais régulièrement. Et nombre d’insecticides et de fongicides sont vaporisés dans les foyers. La France en est le premier utilisateur européen et le quatrième au niveau mondial derrière le Brésil, les États-Unis et le Japon. Chaque année, environ 76 000 tonnes de pesticides sont épandues sur le territoire français [1].

Ces substances, même utilisées longtemps avant la récolte, demeurent en partie fixées sur et même dans les plantes, et leurs résidus subsistent dans les fourrages, les produits alimentaires fabriqués à partir des récoltes et les viandes, les graisses et produits (beurre, lait, fromage, œufs) issus des animaux qui les consomment. Ils se disséminent aussi dans l'environnement, notamment dans les eaux [2]. Au début du XXIe siècle, selon des prélèvements effectués par le ministère de l'Écologie, la moitié des cours d'eau de France contenait des résidus de molécules présentes dans des herbicides [3], résidus qui se retrouvent ensuite, à des doses faibles mais non négligeables, dans l'eau du robinet. Au Danemark, entre autres, une étude publiée en 2003 par l'Institut de recherche géologique a montré que même les eaux souterraines étaient contaminées, entraînant la pollution de l'eau potable. Ces constatations sont généralisables à travers le monde. En Allemagne, la ville de Munich a considérablement diminué la pollution de l'eau en incitant depuis 1991 les exploitants agricoles situés dans la zone d'influence des points de captage d'eau à se convertir à l'agriculture biologique et en assurant des débouchés aux récoltes dans les écoles et les crèches. Aujourd'hui, l'eau du robinet est beaucoup moins traitée.

On sait maintenant que certaines de ces substances chimiques ont causé beaucoup de dégâts, alors qu'on les avait vantées comme des produits miracles. Est-il besoin de rappeler les ravages causés par le DDT, premier insecticide moderne, utilisé dans la lutte contre les moustiques ? Pourtant, en 1948, le chimiste suisse Paul Müller reçut le prix Nobel pour avoir découvert l'efficacité de ce produit contre les insectes. Puis, les effets cancérigènes du DDT ayant été reconnus, l'insecticide couronné, plébiscité, a été interdit dans de nombreux pays au début des années 1970.

Histoire ancienne, dira-t-on. Funestes erreurs d’un âge d'ignorance aujourd’hui dépassé, qui ne risquent pas de se reproduire. Vraiment ?

 

Aujourd'hui, les lobbies et les ministères n'osent pas nommer ces produits par leur vrai nom : poisons. Ils apparaissent dans nos magasins sous la rassurante appellation de « produits phytosanitaires » (« soignant les plantes ») - un comble ! Pourtant, ils restent bien des tueurs, tueurs d'herbes, tueurs d'insectes, de champignons, de rongeurs... Et qu'est-ce qui nous garantit qu'ils s'arrêtent là ? Les tests des industriels et la bénédiction des agences sanitaires, sans doute.

Les modalités d’évaluation des pesticides

 

Tous les pesticides fabriqués à partir de la chimie de synthèse sont testés sur des animaux de laboratoire, par exemple des invertébrés, des poissons, avant d'être mis sur le marché. Ces tests de toxicité dits in vivo sont censés rechercher aussi les effets indésirables sur les mammifères, le plus souvent des rats, dont la physiologie est proche de celle des humains et qui sont peu coûteux.

Ces expériences reposent sur des analyses de sang et d'organes (après autopsie), durent de six mois à deux ans (au plus), durée de vie moyenne d'un rat. Ils sont pour cette raison nommés « tests de toxicité chronique ». Les entreprises procèdent à différents types de tests selon des normes aux références précises, qu'elles ont contribué à élaborer au sein d'un organisme qui gère le commerce international, l'OCDE. Les résultats, classés confidentiels pour le public, sont présentés à des groupes restreints d'experts dans des ministères ou des agences de sécurité alimentaire et environnementale de différents pays, ou directement à l'Union européenne. Commence alors un vrai débat sur l'interprétation et la gravité des effets secondaires possibles.

 

Une lacune majeure dans l'évaluation des pesticides : seule leur molécule active fait l'objet de ces tests de toxicité chronique, et non le produit commercialisé, c'est- à-dire le mélange vendu, pourtant toxique. Et il en est d'autres :     pas de détection systématique des perturbations hormonales, en mesurant, par exemple, les effets des produits sur les taux d'hormones sexuelles dans le sang. Pas de détection des perturbations de dégénérescence, en observant la transmission nerveuse chez l'animal de laboratoire. Pas d'évaluation correcte des effets sur le développement des descendants et sur plusieurs générations (sachant qu'un rat ou une souris est apte à se reproduire et à donner des descendants matures tous les trois mois).

 

 

Des mensonges qui rapportent gros

 

Parmi les produits pesticides, les herbicides se taillent la part du lion. Ils représentent 46 % du marché mondial. Et parmi ces derniers, le Roundup, fabriqué et commercialisé par la firme Monsanto depuis 1974, bat tous ses concurrents. C'est le désherbant le plus vendu au monde, celui dont on arrose les grandes cultures et les allées de jardin tout autour de la planète. En France, le Roundup est utilisé à hauteur de 10 000 tonnes par an. Il agit comme un herbicide systémique, pénétrant dans la plante (la plupart des plantes transgéniques n'en meurent pas) et investissant tout son organisme jusqu’à ses racines et ses graines. Des résidus de ses molécules subsistent à l’intérieur des récoltes traitées et jusque dans les organes des animaux qui en mangent. La mention « biodégradable » ou « écologique », qui figurait il y a encore peu sur les bidons, n’était sans doute pas pour rien dans son succès. La publicité du produit en affirmait l’innocuité tant pour les usagers que pour l’environnement. On y voyait un gentil toutou se servir de Roundup pour débroussailler le coin de jardin où il avait enterré un os. Et l’os reparaissait aussi appétissant et inoffensif qu’au premier jour !

 

Comme tous les produits phytosanitaires, le Roundup a été testé. Mais comment ? Aux États-Unis, dans les années 1980, le laboratoire IBT (Industrial Bio-Test Labs) de Northbrook, l’un des principaux laboratoires chargés de la réalisation des tests sur les pesticides en vue de leur homologation, fait l’objet d’une enquête de l’EPA (Environmental Protection Agency). En examinant les archives du laboratoire, les agents de l’EPA constatent une « falsification routinière des données » destinée à cacher un « nombre infini de morts chez les rats et souris » testés. Parmi les études biaisées se trouvaient trente tests conduits sur le seul principe actif du Roundup, le glyphosate. Les techniciens de laboratoire se livraient-ils à des tests de toxicité ou à des plaisanteries de potache ? En effet, certains rapports se fondaient sur l’examen histologique d’« utérus » prélevés sur des lapins « mâles » [4] (sic) ! De quoi jeter de l’ombre sur tout le processus d’homologation des pesticides.

 

La réglementation des « bonnes pratiques de laboratoire » (ou BPL ; GLP en anglais)

Les évaluations nécessitent de se conformer à ce qu’on appelle les « bonnes pratiques de laboratoire » qui encadrent de manière précise la mise en place des expériences. Fixées par l’OCDE, elles régissent de très nombreux détails dont les spécificités obligatoires du laboratoire dédié : appareils précis et standardisés, manière de procéder, produits et animaux à utiliser, comportement et encadrement du personnel, archivage, gestion des déchets... Elles laissent cependant une certaine marge à des adaptations.

 

Voir : www.utc.fr/qualite-recherche/referentiels/doc_referentiels/BPL/oi_BPL-i997.pdf ; www.afssaps.fr/Activites/Elaboration-de-bonnes- pratiques/Reglementation-des-bonnes -pratiques-de-laboratoire/ (offset)/3.

 

Mais, depuis, les « bonnes pratiques de laboratoire » (BPL) sont arrivées, qui sont des normes de travail industriel plutôt qu’universitaire. Elles améliorent sans doute les choses. Règlent-elles pour autant tous les problèmes et garantissent-elles la fiabilité des tests pratiqués par les industriels ? Non. Récemment, ces BPL ont encore été controversées dans la communauté scientifique : des recherches indépendantes, menées selon des protocoles matériellement moins coûteux, sont négligées au motif qu’elles n’offriraient pas toutes les garanties - ce qui est très discutable [5]. Tout ce qui découle de protocoles nouveaux, de recherches non encore standardisées, a donc été écarté depuis 2005 par certaines autorités, dont l'Autorité européenne de sécurité alimentaire (EFSA, sous tutelle de la Commission européenne). Cet état de fait a été dénoncé par l'Agence européenne pour l'environnement (AEE), sous dépendance directe du Parlement européen. On voit se profiler ici une contradiction assez fréquente entre la loi du marché, édictée par l'Organisation mondiale du commerce, que la Commission respecte, et les intérêts primordiaux des citoyens dont se soucie davantage le Parlement européen.

 

Des lacunes meurtrières dans l’évaluation des produits

 

Les herbicides se composent de un ou plusieurs ingrédients actifs (sur les plantes) et d'adjuvants destinés à améliorer l'efficacité des propriétés chimiques ou des matières actives : des détergents qui favorisent la solubilité, des surfactants destinés à faire mieux pénétrer la molécule active dans les insectes et dans les végétaux, et d'autres substances qui améliorent l'indice de pulvérisation du produit, son pouvoir d'étalement, sa stabilité, etc. Or, les tests à long terme sur les animaux (les seuls susceptibles de mesurer les maladies chroniques) prévus par les règlements sanitaires vérifient en détail l'ingrédient actif, considéré comme la principale source de toxicité, tandis que les adjuvants (ou produit de formulation) sont souvent prétendus « inertes ». Le mélange de l'ensemble constitue le produit commercialisé ou ladite « formulation commerciale ».

 

Pour ce qui est des ingrédients actifs, ils sont en principe assez bien testés. Les fabricants sont tenus de présenter des études sur des mammifères (en général, des rats ou des souris) d’une durée initialement égale à la vie moyenne de l’espèce (deux ans pour les rats, dix-huit mois pour les souris). Mais plus ça va, plus les industriels les réduisent à six mois, arguant que tous les signes de maladies sont alors visibles, ou presque. Souvent, il manque dans la batterie de ces tests le dépistage complet des perturbations hormonales, de la neurotoxicité et de l’immunotoxicité (nocivité du produit sur le système nerveux et sur le système immunitaire), ainsi que l’évaluation de la toxicité de la substance active sur les nouveau-nés, sur les petits en développement, et sur plusieurs générations.

 

Quant au produit tel qu’il est vendu (la formulation commerciale), il ne donne pas lieu, lui, à des études de toxicité approfondies. On le soumet seulement à des tests de toxicité aiguë (donc de court terme), voire de pénétration dermique, et l’on évalue l’exposition de la personne qui l’utilise. Mais pas de tests de toxicité à moyen terme, de toxicité chronique, de toxicité sur la reproduction, de génotoxicité (toxicité sur les gènes).

En 2006, le commissaire européen à l’Agriculture, interrogé par le parlementaire Paul Lannoye, a reconnu le vide réglementaire concernant l’évaluation des mélanges, donc du produit formulé [6]. Mais, depuis cet aveu, aucun progrès significatif n’a été accompli. Pourtant, le simple bon sens incline à penser que les adjuvants qui aident la substance active à pénétrer dans l’organisme des insectes et des plantes doivent aussi l’aider à entrer dans les cellules humaines - d’autant que les membranes de ces dernières sont moins résistantes que celles des plantes.

 

Ajoutons que les molécules actives de bon nombre de produits chimiques (matériaux, colles, cires, peintures, dérivés de plastiques, métaux lourds...) sont elles aussi toujours testées isolément. Or, on se doute que dans l’environnement, dans l’eau d’un fleuve par exemple, c’est la totalité des substances entrant dans la formulation d’un produit qu’on retrouve. Rien qu’en France, il peut se déverser dans les eaux celles des 550 matières actives entrant dans la composition de plus de 2 500 spécialités commerciales homologuées. Sans compter les résidus de médicaments. Les poissons qui vivent dans ces rivières les accumulent dans leur organisme : les eaux du robinet, même traitées et filtrées, en conservent des résidus.

 

Au bout de la chaîne alimentaire, elles se retrouvent ensemble dans le corps humain ; surtout les PCB, dioxines et pesticides, qui ont tendance à s’accumuler. De plus, les dioxines, certains dérivés de plastique et certains pesticides ayant une structure chimique en grande affinité avec les graisses y pénètrent et y restent, y compris dans le sein ou le cerveau. Ces substances sont souvent fabriquées pour ne pas se dissoudre facilement dans l’eau, ce qui rend difficile leur élimination par l’urine et la transpiration. Leurs taux dans les tissus animaux et humains peuvent atteindre des limites toxiques bien au-dessus des normes établies pour les eaux courantes [7].

 

Les tests sur lesquels on se fonde pour autoriser l’utilisation de ces poisons ne prennent donc en compte ni l’effet global du produit commercialisé, ni ses effets chroniques ou cumulés dans le temps, ni les effets de synergie (il n’est pas exclu, en effet, que la présence de divers produits dans l'environnement combine leur action respective d'une façon encore plus néfaste pour l'organisme vivant).

 

La scandaleuse négligence des pouvoirs publics

 

Des études scientifiques menées depuis quelques décennies tendent toutes à mettre en lumière les conséquences très graves des herbicides sur la santé humaine. Elles alertent sur les perturbations de la grossesse et les malformations plus nombreuses dans les régions où sont utilisés massivement les pesticides. Des études épidémiologiques réalisées sur des cohortes d'agriculteurs, en Ontario par exemple, ont montré que l'exposition à des herbicides contenant du glyphosate doublerait le risque de fausses couches et de naissances prématurées, et jouerait un rôle dans le développement de certains cancers (myélomes, lymphome non hodgkinien) [8]. En 2011, l'équipe du Pr Charles Sultan, qui dirige l'unité d'endocrinologie pédiatrique du CHU de Montpellier, a décelé, en examinant un groupe de 1 442 bébés, un lien très significatif entre les malformations génitales de garçons nouveau-nés et l'exposition de leurs parents aux pesticides [9].

De fait, des scientifiques se posent des questions sur les effets nocifs du Roundup depuis la fin des années 1990. Robert Kremer, microbiologiste à l'université du Missouri et attaché au département de l'Agriculture du gouvernement américain, consacre depuis 1997 ses recherches à l'impact du glyphosate sur l'environnement, sur les micro-organismes du sol notamment [10] En examinant les interactions des groupes microbiens qui permettent l'incorporation de l’azote, nécessaire à la bonne santé des racines, il a constaté que la croissance du maïs et du soja transgéniques tolérants au Roundup était affectée par celui-ci. Il en a aussi conclu que la productivité des espèces transgéniques n'est pas supérieure à celle des espèces conventionnelles.

 

Robert Bellé, professeur à l'université Pierre-et-Marie- Curie, chercheur dans l'unité « Mer et Santé » du CNRS, a montré dès 2002 que le Roundup perturbait le processus de division cellulaire et les phases de développement précoce de l'embryon d'oursin [11], et ce à des doses 500 fois plus faibles que celles recommandées pour l'usage par le fabricant - il a mis en évidence que ces dérégulations du cycle cellulaire sont des processus similaires à l'apparition de cancers [12].

Mon équipe de l'université de Caen a mené pour sa part des recherches in vitro sur des lignées et des cellules fraîches, primaires, d'embryons humains (issus de placentas et de cordons ombilicaux, donc sans destruction d'embryons), dans le but d'observer l'effet causé par des doses infinitésimales de Roundup (du produit tel qu'il est commercialisé) [13]. Ces études ont prouvé que même à des doses extrêmement diluées (jusqu'à 100 000 fois ou plus), le Roundup programme la mort cellulaire en quelques heures, par les dommages qu'il cause aux membranes et à l'ADN et parce qu'il entrave la respiration cellulaire. Elles ont également établi que le produit de formulation des nombreux Roundup qu'on trouve sur les rayonnages des magasins amplifie l'action de l'ingrédient actif, le glyphosate.

 

L’hypothèse dictée par le bon sens se trouve donc vérifiée : les adjuvants, notamment un surfactant (le POEA ou polyoxyéthylèneamine) ayant une toxicité importante en lui-même, permettent à la substance active de pénétrer dans la plante ou l’insecte, d’être plus stable, de s’y fixer et éventuellement de s’y accumuler : ensemble, les deux composés atteignent le plus haut niveau de toxicité. Si le produit touche des organismes non ciblés (animaux ou humains), la même chose se produit. Souvent de manière encore plus grave, car les combinaisons de détergents adjuvants pénètrent mieux dans les membranes fluides des cellules de petits d’hommes que dans les carapaces dures des insectes ou sous la paroi vernissée de certaines feuilles.

 

La réglementation actuelle sous-estime complètement ces phénomènes synergiques. Elle a fixé un taux de résidus acceptable dans l’eau ou les produits alimentaires en ne prenant en compte que le glyphosate et son principal produit de transformation ou métabolite, appelé l’AMPA (acide aminométhylphosphonique). Et cela, quelle que soit la version du Roundup considérée. C’est le cas pour tous les autres pesticides. Une négligence proprement scandaleuse.

 

Les métabolites sont issus de la transformation par l’organisme vivant (sol, végétal, animal, humain) des molécules chimiques de synthèse. Aux adjuvants employés dans les pesticides correspondent autant de métabolites. Il n’est donc pas normal de ne prendre en compte que l’AMPA, celui du glyphosate. Ces métabolites persistent souvent bien plus longtemps dans l’environnement que la molécule originelle. Ainsi l’AMPA, dont les effets de génotoxicité ont été démontrés [14], se dégrade très lentement : il est capable de persister 958 jours dans le sol. Des résidus d’AMPA ont été retrouvés dans des plantes un an après leur traitement au glyphosate. On trouve également de l’AMPA dans 55 % des eaux contaminées.

 

Voilà qui rend bien difficile de prétendre que le Roundup est « biodégradable » ou « écologique » ! Pourtant, sur la foi d’étiquettes le présentant comme un produit bon enfant, beaucoup de jardiniers amateurs l’utilisent, s’exposant ainsi à ses effets, mais exposant aussi leurs enfants, leur entourage en général et leurs animaux domestiques.

 

Pour obtenir que la firme Monsanto retire ces mentions trompeuses des étiquettes du Roundup, il a fallu des procès. Aux États-Unis, à la suite d’une action en justice intentée contre Monsanto par le procureur général de l’État de New York en 1996, la société a été contrainte de retirer les termes « biodégradable » et « écologique » de sa publicité pour les produits contenant du glyphosate - dans l’État en question du moins. Nos études sur la nocivité différentielle du Roundup et du glyphosate [15] ont été jugées utiles par le bureau scientifique du procureur général [16]. Le mensonge peut se poursuivre dans les autres États américains, tant que la justice n’aura pas tranché.

 

À la suite d’un procès comparable en France, Monsanto et son distributeur, Scotts France, ont été condamnés en janvier 2007 pour publicité mensongère à propos des mentions « 100 % dégradable ou biodégradable », « propre », « respecte l'environnement », « efficacité et sécurité pour l'environnement », « utilisé selon le mode d'emploi, le Roundup ne présente pas de danger particulier pour l'homme et les animaux domestiques ». La peine a été confirmée en appel en octobre 2008, et le pourvoi des firmes a été rejeté en 2009. La justice s'est appuyée là encore sur plusieurs de nos travaux scientifiques [17].

 

La marque Roundup recouvre toute une gamme de désherbants qui se prétendent adaptés à divers usages (jardins, terrasses, etc.) et sont des variantes du produit originel. Des analyses en laboratoire ont aussi révélé la présence, dans certaines d'entre elles et en proportions variables, d'adjuvants appartenant entre autres à la famille des POEA (amine grasse de suif éthoxylée). Or le POEA, dit substance inerte, est bien actif (selon la définition de la directive de mise sur le marché des produits appelés phytosanitaires [18]) : il endommage les membranes cellulaires, modifie leur perméabilité, amplifie la toxicité déjà produite par le glyphosate et conduit les cellules à leur mort (par apoptose - une forme de suicide cellulaire - et nécrose - une sorte de pourrissement).

 

Ainsi, en ce qui concerne les pesticides, dont la mise sur le marché est pourtant bien mieux encadrée que celle d'autres produits industriels, la mauvaise foi des industriels n'est pas efficacement corrigée par les règlements sanitaires. Des procès sont en cours à ce sujet.

 

En février 2012, le Conseil d'État a demandé au ministère de l'Agriculture un nouvel examen de la toxicité du Roundup Express, sur la requête du MDRGF (Mouvement pour le droit et le respect des générations futures, devenu récemment Générations futures). Le Conseil a rappelé qu’il revient au ministre de procéder à une évaluation complète des risques que ce produit peut présenter pour la santé humaine, la santé animale et l’environnement : « Cette évaluation doit tenir compte, le cas échéant, des effets synergiques entre la substance active et les autres substances entrant dans la composition du produit lorsque leur prise en compte est pertinente pour l’évaluation de ces risques. » Le même mois, le tribunal de grande instance de Lyon a jugé Monsanto responsable de l’intoxication au Lasso (désherbant) de l’agriculteur Paul François, qui souffre de graves troubles neurologiques depuis qu’il a inhalé les vapeurs d’une cuve d’épandage. De son côté, le CRIIGEN a attaqué le ministère de l’Agriculture français pour évaluation insuffisante du Roundup. Celle-ci doit aussi considérer les effets synergiques chroniques de ses adjuvants. Le Conseil d’État n’a pas pris en compte cette requête.

 

Le rayon des « phytosanitaires », c’est le royaume des mensonges qui rapportent gros mais coûtent cher à nos santés.

Comme par hasard...

 

les OGM stimulent l’emploi des pesticides

 

Quitterons-nous la contrée des sourires empoisonnés ? Eh bien, non ! Avec les OGM, on reste dans l’empire des pesticides.

 

Comme je l’ai dit, l'écrasante majorité des OGM cultivés sur la planète, soja, maïs, coton, colza, est en effet composée de plantes transformées pour tolérer un herbicide   ou pour fabriquer un insecticide, éventuellement les deux. Qui dit OGM dit donc pesticide associé. Comme on n'arrête pas le « progrès », la prochaine génération d'OGM produira plusieurs insecticides et tolérera plusieurs herbicides à la fois. Toutes les plantes transgéniques cultivées et commercialisées ont des variétés conçues pour pouvoir tolérer le Roundup, l'herbicide le plus utilisé au monde. Les grands céréaliers américains cultivent du maïs ou du soja RR (« Roundup Ready »), autrement dit prêt pour être arrosé de Roundup. Dans les faits, il s'agit de soja au Roundup puisque l'épandage est systématique. Même les graines en contiennent des résidus. Depuis l'introduction du soja transgénique « Roundup Ready », les ventes de l'herbicide associé ont augmenté de 72 % aux États-Unis. Il faut savoir que dans les années 1990 le soja au Roundup est arrivé à point pour créer un nouveau marché : le brevet du glyphosate détenu par Monsanto approchait de son terme et où sa formule allait tomber dans le domaine public (en 2000).

 

Or, lorsqu'on évalue les risques potentiels des plantes transgéniques pour autoriser leur culture ou leur commercialisation, le problème des pesticides dont elles stimulent l'usage (de plusieurs kilos par hectare) - et par suite les ventes (plusieurs dizaines de millions de tonnes par an) - est peu évoqué : il est considéré comme une question distincte. Le pesticide ayant reçu l'autorisation de mise sur le marché, on l'écarte de l'examen du dossier [19]. Décision très discutable dans la mesure où, permettant un emploi massif des pesticides, les plantes transgéniques en absorbent davantage que les plantes conventionnelles. Aux États-Unis, on autorise jusqu’à 400 mg/kg [20] de résidus de Roundup dans les plantes OGM (alors qu’avant les OGM le seuil était de 1 mg/kg dans les pays à réglementation). Alors que Monsanto préconise de « tenir [cet herbicide] hors de portée de l’alimentation, même des animaux », il entre à présent dans la composition des aliments. Plus stupéfiant encore : la consommation en Europe de soja transgénique au Roundup a été autorisée sans même que la toxicité de l’association plante-pesticide ait été étudiée.

 

L’histoire ne s’arrête pas là pour les plantes faites pour mieux tolérer un herbicide. En 2012, la firme Dow Chemical a demandé au gouvernement américain l’autorisation de mise sur le marché d’un maïs tolérant à l’agent orange ! Ce puissant défoliant, produit par Monsanto lors de la guerre du Vietnam, contient de la dioxine. Son utilisation massive par l’armée américaine pendant ladite guerre a provoqué parmi les civils et les soldats en présence des cancers mais aussi, par la suite, des malformations congénitales chez les nouveau-nés. Des résidus d’agent orange dans la plante constitueraient donc un risque avéré pour les consommateurs.

 

Dans le cas où la plante transgénique a été modifiée pour produire son propre insecticide, le plus souvent il n’y a pas de tests effectués sur celui-ci. On confère cette propriété à la plante en insérant dans son ADN un des gènes resynthétisé et modifié d’un bacille (le plus souvent Bacillus thurigiensis, abrégé en Bt) qui produit lui-même une toxine insecticide mutée ou une combinaison de ces protéines insecticides. Mais premièrement, pour être inséré dans l’ADN de la plante, le gène du bacille est modifié (de quelques pourcent jusqu’à 44 %, selon les OGM) ; deuxièmement, on sait bien qu’un gène ne se comportera pas forcément de manière identique selon l’espèce et la place où il s’est introduit au sein du réseau de gènes. Les tests préalables ne garantissent donc absolument pas l’innocuité de la plante telle qu’elle sera consommée par le bétail, voire par nous-mêmes !

 

Nous en revenons au même problème qu’avec les pesticides : les tests de toxicité ne s’appliquent pas au produit tel qu’il est réellement utilisé.

 

Ceux qui ont vu le film de Marie-Monique Robin Le Monde selon Monsanto se souviennent probablement de la scène où l’on découvre le président Bush visitant ladite multinationale. Stupéfié par la simplicité de la technologie qu’on lui présente au pays de Disney, animé par les idéaux du libéralisme, il promet de déréglementer ces nouveaux types d’organismes. Le but a été atteint : absence d’étiquetage (sur le continent américain ; il est relatif en Asie ; nous l’avons imposé en Europe) ; évaluation sommaire par des tests dits de l’équivalence en substance, qui visent à démontrer que l’aliment transgénique a une composition identique à celle de l’aliment traditionnel ; absence d’obligation de tests de nutrition sur animaux.

Des dangers qui ne sont pas chimériques !

 

On parle de « chimère génétique » pour désigner les OGM, par référence à l’animal mythologique composé de parties d’animaux différents. Les OGM réalisent le mythe en brisant la barrière des espèces. À cela s’ajoutent les zones d’ombre liées à la construction génétique elle- même et à toutes les incertitudes qui l’entourent.

 

Cela ne m’a pas empêché de    pratiquer les biotechnologies, ni de construire des bactéries transgéniques de laboratoire, pour mieux découvrir la fonction ou la place de gènes humains, pendant les quatre années où j’ai travaillé à l’université de Western-Ontario (Canada), puis à celle de Laval (Québec), de 1987 à 1991. J’ai continué à mon retour en France, dès 1991, dans mon laboratoire de Basse-Normandie, lorsque je suis devenu le premier professeur de biologie moléculaire de l’université de Caen (cette discipline en était alors à ses débuts dans de nombreuses universités). J’apprécie et trouve utiles les connaissances et les médicaments générés par les OGM de laboratoire (insuline, hormone de croissance...) qui ne se répandent pas dans l’environnement. Mais, à mes yeux, cela n’autorise pas à prendre les champs des agriculteurs et les assiettes des consommateurs pour la paillasse des scientifiques, en y mettant les OGM les plus mal faits qui soient.

Alors que leurs promoteurs insistent sur les performances et la sophistication des biotechnologies, ceux qui les connaissent d’un peu plus près savent que la biologie moléculaire n’est encore qu’une science balbutiante. Ils savent que la mise au point d’un OGM est une suite de tâtonnements comportant beaucoup d’échecs - jusqu’à 98 ou 99 %, tant l’insertion d’un gène dans l’ADN d’une autre espèce est aléatoire.

 

On doit littéralement violer la cellule (par une ouverture liée à un choc électrique, physique, chimique ou thermique) pour qu’avec de la chance un peu d’ADN artificiel se recombine avec un ou très souvent plusieurs endroits imprévisibles (on en utilise d’innombrables copies pour s’assurer de l’efficacité de ces manipulations) de son patrimoine héréditaire. Ainsi les OGM actuels sont-ils encore des brouillons scientifiques. À preuve, l’introduction de gènes marqueurs de résistance à un antibiotique dans certains d’entre eux. Ces gènes, présents par exemple dans le maïs Bt 176 de Novartis et dans le MON 863 de Monsanto, ou encore dans la pomme de terre transgénique de la compagnie BASF [21], n’ont d’autre raison d’être que de faciliter le tri des transformations en OGM [22] et d’abaisser ainsi le prix de fabrication. Ils représentent une commodité pour le producteur mais un risque (même minime) pour le consommateur, à l’heure où la résistance des infections aux antibiotiques dans les hôpitaux cause déjà un nombre significatif de maladies, d’amputations, voire de décès.

 

Conscients de ce risque difficilement évaluable, les pays européens ont refusé en 1997 l’introduction du maïs Bt 176 en Europe. La France a été la seule à lui donner le feu vert en 1999, sur l’incitation du médecin généticien Axel Kahn, alors président de la CGB (commission du Génie biomoléculaire). En 2000, c’est Novartis qui décide de retirer ce maïs de la vente. Un tel exemple est significatif du fait que les OGM sont créés à la hâte, dans le rush de la concurrence économique, sans attendre que des techniques vraiment fiables aient été mises au point.

 

Dans ces conditions, faut-il vraiment s'étonner que les industriels n'aient pas souhaité multiplier et approfondir leurs tests ? Ils y auraient perdu sur deux plans : ces tests auraient révélé les approximations et incertitudes des techniques de production et considérablement augmenté le prix de revient des OGM, qui serait passé de 50 à 150 millions d'euros environ - une augmentation non rentabilisée par la vente d'une semence brevetée qui demeure seulement quelques années sur le marché, vite remplacée par une autre, comme tous les produits marchands !

 

Au départ, donc, les semenciers ont réussi à imposer aux États-Unis l'idée que les OGM n'étaient pas des plantes différentes des autres, et ne nécessitaient aucun test particulier. Cette banalisation reposait sur un raisonnement spécieux : l'ADN étant universel (sa structure est en effet identique quelles que soient les espèces considérées), l'insertion d'un gène, même issu d'une espèce différente, ne changeait rien à la nature propre de l'ADN ni au risque - on n'introduisait aucune hétérogénéité à ce niveau. Et puis, disaient encore les semenciers, les agriculteurs ont toujours opéré des croisements pour améliorer les espèces, en intervenant de fait sur l'ADN de celles-ci. La biotechnologie, permettant des interventions beaucoup plus précises que les hybridations de nos grands-parents, n'est-elle pas beaucoup plus sûre que les procédures d'autrefois ? Certes, mais les croisements pratiqués par les jardiniers ne franchissaient pas la barrière des espèces... Par ailleurs, il y a un fossé entre la greffe d'un arbre qui ne pourra pas se reproduire naturellement et l'insertion d'un gène de poisson dans les fraises pour les rendre résistantes au gel, ou la fabrication d’un maïs transgénique en vue de produire une enzyme (par exemple, une lipase gastrique de chien permettant d’élaborer un médicament qui soulagerait les désordres digestifs des malades atteints de mucoviscidose [23]) - maïs planté à ciel ouvert dans le Puy-de-Dôme, où se trouvaient jusqu’au début des années 2000 les plus grands champs de pharmaculture d’Europe. Et si l’on veut éviter la propagation de certains gènes dans l’environnement, les précautions à prendre sont aux antipodes selon les OGM.

 

La banalisation des OGM se fondait en deuxième lieu sur un principe qui allait faire figure de dogme : celui de l’équivalence en substance (comparaison de la composition et de la structure : calories, protéines, vitamines, lipides, glucides, minéraux, acides nucléiques, aminés, etc.). Les fabricants d’OGM disaient que l’analyse nutritionnelle des plantes génétiquement modifiées et de leurs parentes conventionnelles les plus proches ne faisait apparaître entre elles aucune différence importante. Ils se dépêchaient d’en conclure que les plantes transgéniques n’avaient rien de particulier. C’est sur ces bases que se sont faites sur le continent américain la culture et la commercialisation des plantes transgéniques, qui devaient partir à la conquête du monde. Notons en passant que leurs fabricants-promoteurs les jugeaient néanmoins assez différentes pour revendiquer des brevets !

 

Mais la résistance de l’Europe aux OGM a fini par exercer une telle pression sur les semenciers (dont Monsanto) qu’ils ont mis en place les premiers tests de trois mois sur des mammifères. Au début des années 2000, nous avons été quelques-uns dans les commissions sanitaires à jouer un rôle dans cette avancée. Depuis 2002, les firmes agrosemencières font parfois figurer des tests de nutrition de 90 jours sur des rats dans les dossiers présentés aux gouvernements européens pour obtenir l’autorisation de culture ou de commercialisation de leurs plantes OGM. Une telle avancée n’a pas été le résultat de l’action des politiques, mais celui des objections précises de quelques contradicteurs scientifiques au sein des commissions. Malgré cela, aujourd’hui encore les dossiers des firmes agrosemencières ne comportent pas obligatoirement des tests de nutrition sur des mammifères (rat, souris, lapin, cobaye, cochon, vache... elles ont le choix de l’espèce). Certaines n’en font pas du tout.

 

La durée de ces tests, au regard des résidus de pesticides contenus dans la plupart des OGM, au regard aussi de l’absence totale de certitude sur l’effet à long terme d’une nutrition à base d’OGM, me paraît criminellement insuffisante. L’ensemble des tests constituant le dossier d’un OGM est le même partout dans le monde : ils ne sont réalisés qu’une fois et par la firme qui le commercialise. Lorsque la commercialisation ou la mise en culture d’un OGM a été acceptée dans un pays, ce pays n’est pas tenu de réexaminer le dossier, même si un autre pays fait valoir des insuffisances dans l’étude des risques sanitaires ou soulève certaines questions. Ainsi, une divergence (autorisation, ou moratoire, ou interdiction) peut apparaître entre les pays au sujet d’un même OGM.

 

Qu’omettent de dire les résultats des tests de 90 jours ?

 

Les résultats des tests de nutrition de 90 jours, comportant des analyses de sang de mammifères, ne permettent pas de conclure à l'innocuité des principaux OGM agricoles que sont le maïs et le soja.

 

Rappelons qu'en 2003 les professeurs Ian Pryme, du département de biochimie et de biologie moléculaire de l'université de Bergen (Norvège), et Rolf Lembcke ont analysé plusieurs études toxicologiques fournies à la FDA (Food and Drug Administration), dont une étude de Monsanto [24] sur l'éventuelle toxicité du soja Roundup Ready, publiée en 1996. Pryme et Lembcke ont révélé que le protocole expérimental et l'analyse des résultats comportaient toute une série d'imprécisions scientifiques [25]. S'ils n'ont pas pu étudier les données brutes des tests de Monsanto (arguant du secret commercial, la firme n'en a pas autorisé l'accès), leurs résultats se révèlent néanmoins troublants :  les analyses

toxicologiques de Monsanto auraient été très limitées ; l'examen des intestins ainsi que celui des estomacs des rats auraient été négligés (une négligence grave dans un examen de toxicologie) ; au final, l'étude manquerait de rigueur scientifique, et par suite de fiabilité. Il suffit de lire les conclusions de cette dernière : « les études toxicologiques fournissent une certaine assurance qu'aucun changement majeur ne s'est produit avec le soja modifié génétiquement ». Plusieurs questions sont donc passées sous silence : Quels sont les changements mineurs ? Est-ce qu'une « certaine assurance » est un gage de sécurité alimentaire suffisant pour la commercialisation d’un produit ? Or c’est sur la base de cette étude qu’a été justifiée l’introduction des OGM dans la chaîne alimentaire.

 

Au début des années 2000, la firme Monsanto joue pourtant l’ouverture et invite ses contradicteurs. Je me retrouve alors aux côtés de Roland Vaxelaire, responsable du développement durable du groupe Carrefour, autour d’une immense table ovale avec le P-DG et le conseil scientifique international de Monsanto, dans le sous-sol doré d’un grand hôtel bruxellois. Deux mondes se rencontrent les yeux dans les yeux : celui qui voudrait substituer à tous les sojas du monde le sien, transgénique et breveté, et la distribution alimentaire qui demande plus de clarté sur les contrôles sanitaires. Je suis ce qu’ils appellent « le scientifique témoin ». Le P-DG de Monsanto exprime d’abord sa fierté d’avoir réuni et revendu l’essentiel des brevets issus des biotechnologies des plantes alimentaires, devenues leur activité phare. Mais lorsque je lui demande pourquoi il ne prolonge pas la durée de leurs tests sanitaires, c’est le blanc. Puis il ajoute le plus simplement du monde : « Si cela avait été exigé, on l’aurait fait. » Pourtant, en 2005, Monsanto ira jusqu’à attaquer en cour de justice puis en cour d’appel un pays européen, l’Allemagne, qui voulait rendre publiques les analyses conduites par la firme sur 40 rats ayant mangé son maïs transgénique MON 863, pour lequel elle avait déposé une demande d’autorisation de commercialisation. Monsanto a perdu ce procès. L’accès aux tests nous apprendra que l’expérience portait sur 400 animaux. La moitié d’entre eux ont fait l’objet d’analyses sanguines et urinaires. Et sur les 80 soumis au régime OGM, seulement 40 ont fait l’objet d’analyses de sang.

 

En 2007 [26] et 2009 [27], nous avons contre-expertisé plusieurs évaluations sanitaires conduites par Monsanto (sur les maïs Mon 863, Mon 810 et NK 603) et mis en évidence des signes de toxicités sur les foies et les reins - signes que les firmes et les autorités sanitaires ont voulu négliger. En 2011 [28], nous avons contre-expertisé les tests portant sur la toxicité de 19 variétés de maïs et soja OGM comestibles, commercialisées. Il y eut de nombreuses controverses, et nous avons longuement répondu par voie scientifique aux militants pro-OGM. Il est rare, dans notre milieu, qu’une polémique enfle à ce point. Pour preuve, notre dernière contre-expertise a été consultée près de 86 000 fois par la communauté scientifique [29]. De surcroît, ces tests, nous les avons obtenus par voie juridique ou officielle. Ils étaient tenus confidentiels par les compagnies (tout comme le sont ceux qui concernent les pesticides et autres produits chimiques) au prétexte du secret industriel ; il a fallu se battre contre elles pour y mettre le nez.

 

La publication ou le libre accès aux données sont les conditions fondamentales de l’objectivité et de la transparence de la science. Pourtant, ni les producteurs d’OGM, ni (fait bien plus scandaleux) les agences sanitaires, telles la FDA (USA) ou l’EFSA (Europe) ou la FSANZ (Australie), n’acceptent d’éclaircir le doute, comme ils le pourraient en ordonnant ou en commanditant la réitération des tests et leur prolongation.

 

Autre motif, certainement : les tests de toxicité

 

subchroniques sur les animaux (c'est-à-dire limités à une durée de quelques mois, ou de quelques années chez les espèces vivant une ou deux décennies) ont un coût très important (entre 200 000 et 800 000 euros selon les analyses pratiquées). Cela explique qu'ils ne soient ni systématisés pour tous les OGM ni systématiquement refaits lorsque le doute s'installe. La rentabilité économique des OGM - qui repose essentiellement sur les subventions accordées par les États - serait compromise si leurs fabricants étaient obligés de pratiquer les tests très coûteux qui seuls assureraient de leur innocuité. Les bénéfices attendus de la vente d'une semence particulière ne permettraient pas toujours d'amortir le coût de ces vérifications et certainement pas celui d'expériences complémentaires en cas de résultats douteux.

 

Pourtant, les États financent directement la recherche par le biais de grands organismes publics et accordent en outre de très généreux dégrèvements fiscaux sous la forme de crédits d'impôts pour la recherche, permettant ainsi aux firmes de développer biotechnologies et nanotechnologies. Ainsi, en 1999, Claude Allègre, à l'époque ministre de l'Éducation nationale et de la Recherche, fervent promoteur des OGM, a lancé le projet Génoplante sur l'incitation d'Axel Kahn, devenu après sa démission de la CGB directeur scientifique adjoint pour les sciences de la vie de Rhône-Poulenc. Budget prévisionnel : 1,4 milliard de francs. Environ 40 % des fonds devaient provenir des organismes publics de recherche partenaires (INRA, CNRS, CIRAD, IRD), 30 % de l'État et 30 % des entreprises privées fabricantes d’OGM (dont Rhône-Poulenc, devenue Aventis après sa fusion avec Hoechst, ou Biogemma, qui réunit plusieurs groupes semenciers importants). L’un des deux grands objectifs : le séquençage et le clonage de cinq grandes espèces agricoles cultivées en Europe (maïs, blé, colza, tournesol, pois), et la protection des connaissances acquises à travers un portefeuille de brevets. Amélioration des variétés, création d’espèces nouvelles : quels magnifiques cadeaux aux semenciers ! Mais quel avenir pour le vivant, pour nos agriculteurs ?

 

Voilà beaucoup de raisons pour que les industriels cherchent à contourner les tests. Les réaliser prendrait assurément du temps, augmenterait les coûts et ralentirait la course aux brevets. Leurs résultats risqueraient de freiner encore plus les choses : les zones d’ombre éventuelles obligeraient à pratiquer d’autres tests, prolongeant les délais et occasionnant de nouvelles dépenses. Ils accroîtraient d’autant le prix de revient des OGM, des pesticides ou des produits industriels (matériaux, plastifiants, etc.), dont la mise au point est déjà fort onéreuse. Or, les produits transgéniques ne peuvent pas se permettre d’être plus chers que les autres sur le marché. Qui, alors, les achèterait ? Le consommateur ne voudrait pas payer plus cher des produits qui n’offrent ni une meilleure qualité gustative ni un avantage diététique.

 

Il faut bien y revenir, malgré les beaux discours présentant les OGM comme des solutions d’avenir aux problèmes cruciaux de la planète (sécheresse, maladies, carences alimentaires...), ceux actuellement cultivés à travers le monde servent :

 

  1. à faire vendre plus de pesticides par les mêmes compagnies ;
  2. à généraliser le modèle de l’agriculture intensive, le plus subventionné de par le monde, même aux États- Unis ; ce modèle n’est pas seulement le plus polluant, il est aussi le plus coûteux (dans tous les sens du terme) en conséquences environnementales ;
  3. à amorcer la privatisation des ressources alimentaires mondiales par la mise sous brevet (la confiscation) progressive de la majorité des semences cultivées.

On comprend donc que les fabricants n’aient aucune envie d’encourager un point de vue critique sur cette bien discutable manifestation du progrès. Un vrai débat finirait inévitablement par poser la question de l’(in)utilité sociale des OGM et les obligerait à mettre le pied dans l’engrenage d’un débat fondé sur des preuves factuelles.

Il est exorbitant que des principes de base soient remis en cause dans un domaine comme celui de l’alimentation, dont l’impact sur la santé et l’environnement est si crucial.

 

 

 

  1. Ce qui représente un tiers de la consommation européenne. Voir http://cdurable.info/Congrès-Pesticides-Sante-Paris-Semaine-sans- Pesticides-2012.html.
  2. « Rapports sur la pollution des eaux de rivières et de surface », IFEN (Institut français de l'environnement, www.ifen.fr).
  3. En France, les herbicides représentent environ 40 % des ventes de

pesticides ; les fongicides environ 30 % ; les insecticides environ 20

0/

%.

  1. EPA, Data Validation. Memo from K. Locke, Toxicology Branch, to R. Taylor, Registration Branch, Washington, 9 août 1978.
  2. Ainsi, les travaux qui ont mis en évidence la perturbation hormonale provoquée par un composant des plastiques (tétines de biberon, jouets), le bisphénol A, n'ont pas été immédiatement pris en compte, notamment parce qu'ils ne s'étaient pas déroulés de façon tout à fait conforme aux BPL. Ceux de Sakaue et de son équipe, par exemple, qui montrent dès 2001 que des rats mâles soumis à des doses très faibles de bisphénol A (2ng/kg) présentent une altération de la fonction de reproduction (M. Sakaue et al., J. Occup. Health [2001], 43, p. 185-190). Ou ceux de Chitra et de Herath qui démontrent les effets de ce composant des plastiques sur la production spermatique (diminution du nombre de spermatozoïdes) de l'animal adulte (K.C. Chitra et al. (2003), Toxicology, 185, p. 119­127 ; C.B. Herath et al. (2004), Endocrine, 25, p. 163-172. Ainsi que ceux de Ropero et ses collaborateurs, qui constatent en 2008 que l'exposition de souris mâles au bisphénol A provoque un dysfonctionnement du pancréas et une augmentation du risque de diabète de type II (A.B. Ropero et al. (2008), Int. J. Androl., 31, p.

194-200).

  1. À la suite de la publication de nos premiers travaux sur les effets du Roundup sur les cellules placentaires humaines : S. Richard et al. (2005), Environ. Health Perspect., 113 (6), p. 716-720.
  2. Voir G.-É. Séralini, Génétiquement incorrect, Flammarion, 2003, p. 120-123.
  3. D.A. Savitz et al. (1997), Am. J. Epidemiol., 146, p. 1025-1036.
  4. L. Gaspari et al. (2011), Hum. Reprod., 26 (11), p. 3155-3162.
  5. Il a participé en octobre 2009 à la rédaction de cinq articles sur ce sujet publiés dans la revue scientifique European Journal of Agronomy.
  6. L'oursin est reconnu comme un excellent modèle expérimental du cycle cellulaire.
  7. Voir J. Marc et al. (2002), Chem. Res. Toxicol., 15, p. 326-331 ; R. Bellé, Journal de la Société de biologie (2007), 201 (3), p. 317-327.
  8. Le résultat de ces recherches a donné lieu à plusieurs articles dans des revues scientifiques internationales depuis 2005. Citons notamment : S. Richard et al. (2005), Environ. Health Perspect. ; N. Benachour et al. (2007), Arch. Env. Contam. Toxicol. ; N. Benachour & G.-É. Séralini (2009), Chem. Res. Toxicol. ; L. Gasnier et al. (2009), Toxicology ; L. Gasnier et al. (2010, 2011), J. Occup. Med. Tox. ; Mesnage et al. (2012), J. Applied Tox. ; E. Clair et al. (2012), Tox. in Vitro. Détails sur www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed.
  9. F. Manas et al. (2009), Ecotoxicol. Environ. Saf., 72, p. 834-837.
  10. Voir supra p. 49, note 3.
  11. Il publia à ce sujet une lettre dans la revue Environmental Health Perspectives (2005), 113.
  12. À cette occasion, j'ai été amené à témoigner longuement à la Répression des fraudes.
  13. Selon le règlement 1107/2009 : « les substances actives sont destinées à [...] exercer une action sur les processus vitaux des végétaux, pour autant qu'il ne s'agisse pas de substances nutritives ».
  14. Lorsque je siégeais à la CGB (commission du Génie biomoléculaire, 1998-2007), plusieurs représentants du ministère de l'Agriculture ont reconnu cette lacune dans l'évaluation du soja transgénique tolérant au Roundup, sans s'en alarmer pour autant.
  15. On écrit aussi ppm ou partie par million.
  16. À la suite de nombreuses polémiques, BASF a renoncé à la culture de cette pomme de terre au début de l'année 2012.
  17. L'introduction d'un gène de résistance aux antibiotiques est un moyen commode de trier les cellules dans lesquelles la transplantation de gènes a réussi : ainsi ne succombent-elles pas aux antibiotiques, alors que les cellules dans lesquelles la transplantation n'a pas réussi meurent. Cette technique réduit considérablement le prix de revient.
  18. Alors que ceci est parfaitement réalisable en incubateur, comme pour l'insuline.
  19. Bruce Hammond et al. (1996), « The feeding value of soybeans fed to rats, chickens, catfish and dairy cattle is not altered by genetic incorporation of glyphosate tolerance », The Journal of Nutrition, 126 [3], p. 728-740.
  20. Voir Pryme & Lembcke (2003), Nut. and Health, 17, p. 1-8.
  21. G.-É. Séralini et al. (2007), Arch. Environ. Contam. Toxicol., 52,

p. 596-602.

  1. J. Spiroux et al. (2009), Int. J. Biol. Sc., 5, p. 706-726.
  2. G.-É. Séralini et al. (2011), Env. Sc. Europe, 23, p. 10-20.

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22/08/2016
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