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Vérités historiques occultèes dans les manuels d'histoire


Madagascar: l’île ensanglantée, Un massacre impuni!

L’Île ensanglantée,

La vérité sur la grande révolte de Madagascar.

par Paul Vaurs

Pour en savoir plus: 

"Le ciel en enfer": Patrick Letellier

 

   Une fois de plus l’internaute qui lira ces lignes, éprouvera du dégoût face à la barbarie des armées de la République Française. Depuis que Louis XVI a signé à Versailles la déclaration « Des droits des hommes à vivre libres et égaux » ; Depuis les années 1875 la politique coloniale de la République n’a eu de cesse de progresser, et cela au mépris des engagements solennels pris par notre Pays.

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Le ciel En Enfer répond à toutes les questions que vous vous posez sur la Légion Etrangère et sur Madagascar

 

Lire le livre


   Une légende noire entoure l’insurrection de Madagascar en 1947. Les chiffres de la répression des soldat de la république Française ont été largement sous évalués. Les massacres de 1947 à Madagascar ont provoqué un traumatisme dans l’île Il dure encore.

 

   L’insurrection de Madagascar en 1947, épisode peu glorieux de l’histoire coloniale française, est aujourd’hui aussi célèbre que mal connue. Elle fait partie, en effet de cette série de grands événements de l’histoire de Madagascar qui ont conservé leur part de mystère. Passions et intérêts particuliers s’en sont emparés dès ses débuts et ont conduit à des interprétations fantaisistes ou simplistes, le déroulement réel des événements étant occulté au profit d’une légende noire. Il est ainsi possible de proférer sans risque les pires énormités. Dans Le Monde du l9 septembre 1997, Claude Simon, prix Nobel de littérature, parle de « Madagascar, dont on a longtemps caché qu’on y a tué 100 000 indigènes en trois jours ». Des images, où l’on voit des prisonniers mitraillés dans des wagons ou jetés d’avions. Et un bilan de 80 000 à 100 000 morts.

 

 

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   Il est vrai que les archives, dispersées, forment un puzzle difficile à reconstituer et que les témoignages sont rares à Madagascar, l’ignorance de ce qui s’est passé reste grande, les véritables acteurs sur le terrain ayant gardé le silence pendant des décennies, tandis que ceux qui se sont arrogé la parole n’avaient guère qualité pour le faire ; qu’il s’agisse des pouvoirs en place, de l’intelligentsia urbaine ou, plus récemment, de la diaspora malgache. Il est resté de l’insurrection une rancœur et des antagonismes ethniques durables. Pour le chercheur, il en résulte un conflit entre mémoire et histoire particulièrement difficile à démêler.

 

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DES CAUSES PROFONDES.

 

   Les causes de l’insurrection sont d’abord à rechercher dans les tares structurelles du système colonial instauré à la fin du XIX° siècle le travail forcé, le code de l’indigénat, la justice indigène (confiée aux administrateurs qui cumulent et confondent les pouvoirs) et enfin le racisme de contact colonial au quotidien. Il convient cependant de les replacer dans une évolution. Le travail forcé (sous des deux formes principales, les prestations pour l’administration et la réquisition pour le compte des colons) a connu son apogée entre 1916 et 1924. A l’époque des responsables coloniaux s’étaient même étonnés qu’il ne provoque pas de révolte. L’idée bien ancrée que les Malgaches étaient d’une résignation sans limite coexista donc, dans la société coloniale, avec la peur d’un complot qui exterminerait les Européens—crainte qu’avait fait naître, en 1916, l’affaire de la VVS.

 

   Le travail forcé ne toucha que peu l’ouest du pays. Et, dans l’Est, où il dominait, il connut un recul marqué après 1924, même si on en inventa alors une forme nouvelle, le Smotig (Service de la main-d’œuvre pour les travaux d’intérêt général) appliqué de 1926 à 1937 aux jeunes recrues comme substitut de leur service militaire. Une enquête de 1938 montra par ailleurs que les populations de l’Est, étaient les plus mal nourries de l’île—conséquence du développement de cultures marchandes à la place des cultures vivrières. Ces cultures, le café principalement, avaient néanmoins eu le mérite de libérer les paysans de la pression coloniale, en leur permettant de payer l’impôt sans avoir à travailler pour les colons.

 

   La Seconde Guerre mondiale vient ruiner les acquis antérieurs et provoquer une régression très mal ressentie. L’application en 1939 de la loi de 1938 sur l’organisation de la nation en temps de guerre permet un retour en force de la réquisition de main-d’œuvre, divine surprise pour les colons. Après juin 1940, la société coloniale se range derrière Vichy. Dans l’élite malgache, l’image de la France va souffrir d’un discours officiel cette fois ouvertement raciste. Son prestige est également écorné en 1942 lorsque l’île est occupée par les Britanniques.

 

Plus grave, les déceptions et la colère engendrées par la gestion catastrophique du pays par les gaullistes auxquels les Alliés remirent le pouvoir en 1943 et qui restent en place jusqu’en 1946. Le nouveau gouverneur, le général Legentilhomme, commence par humilier les Malgaches par une proclamation fustigeant « un détestable retour à l’oisiveté dont ce pays a toujours souffert »

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   La situation de crise se prolonge sous le gouverneur général de Saint-Mart, un gaulliste historique de I’AEF, dont le nom est resté attaché aux pires pratiques de l’époque : corruption, marché noir et misère populaire. Lorsqu’il est remplacé en mai 1946, son successeur Marcel de Coppet relèvera avec effarement la désorganisation et l’inefficacité d’une administration qui semblait ne rien percevoir de l’évolution des Malgaches. Certains groupes souffrent davantage de la situation. C’est le cas des commerçants merina (les Merina étaient l’ethnie alors la plus avancée, occupant historiquement le centre de l’île). Déjà lésés par l’Office du riz et écartés du commerce d’importation, ils dépendent d’un commerce français et indien qui leur impose, par un système de troc, un échange si inégal entre les produits locaux qu’ils collectent et les produits de première nécessité (les tissus en premier) qu’ils vendent au détail ; qu’ils doivent à leur tour tomber dans le marché noir et subir des condamnations de la justice locale — le mouvement indépendantiste n’aura pas de propagandistes plus zélés... Dans cette économie de pénurie, les cotonnades atteignent des prix si extravagants que beaucoup choisissent de se passer de ce produit de consommation courante. Mais le mécontentement grandit.

 

   En novembre 1945, Léon Reallon, ancien gouverneur retiré à Tananarive, et très introduit dans les milieux malgaches, résume l’état d’esprit de l’élit locale :« Vous nous avez affamé en nous privant de riz par votre stupide réquisition. Vous nous avez fait mourir de froid en réservant les tissus aux seuls Européens. Vous nous tenez en esclavage au moyen de l’indigénat et de votre justice indigène. Vous nous avez menti en nous disant que vous vous intéressiez à nous alors que vous n’êtes que des exploiteurs. Nous avons lu la chartre de l’Atlantique. Nous avons assez souffert. Nous en avons assez Allez-vous en.. »

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   Dans une pareille conjoncture, l’éveil de l’île à la vie politique, avec l’élection de deux députés malgaches à l’Assemblée constituante française en octobre 1945, va donner à la crise un tour aigu. En France, on ne perçoit pas la contradiction entre le fait d’intégrer au Parlement des représentants élus des indigènes et le maintien d’un système colonial inchangé. Certes, dans les mois qui suivent, indigénat, travail forcé et justice indigène sont abolis. Mais ces avancées réelles sont, à Madagascar, portées entièrement au crédit des députés Ravoahangy et Raseta, et du MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation malgache), le parti nationaliste qu’ils fondent à Paris en février 1946. Le pays va vivre désormais au rythme des élections à répétition (cinq en dix-huit mois) et d’une agitation pré insurrectionnelle à laquelle une presse locale foisonnante va servir de caisse de résonance.

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Aux législatives de novembre 1946, un troisième député, le poète Jacques Rabemananjara, vient rejoindre Ravoahangy et Raseta et va se distinguer rapidement par ses discours incendiaires lors de ses tournées sur la côte est. Sur le terrain, le MDRM recrute en masse des cadres dans la diaspora merina des provinces—commerçants, planteurs, fonctionnaires—, mais aussi parmi les (chefs locaux) du Sud-Est, et parmi les anciens tirailleurs rapatriés de France. L’Iles de France en débarque 6 000 d’un coup à Tamatave (actuelle Toamasina) en août 1946, à qui l’on fait subir une première humiliation, dès leur retour, en leur retirant leurs chaussures militaires.

 

   La masse de la population, elle, ne comprend rien aux pratiques de la vie politique moderne. Mais elle voit le pouvoir se déliter. Elle est sensible au mot d’indépendance, compris comme un retour à l’ordre ancien et une reprise de la terre malgache aux étrangers. Un grand mouvement de désobéissance civile se développe dans le Sud-Est, on exclut du tombeau ancestral quiconque ira travailler pour lesvazaha (Européens). Les militants du MDRM, à la formation sommaire, entraînés par une illusion lyrique, tiennent un discours fruste ; le gouvernement des Français a fait son temps, Ravoahangy est le nouveau maître du pays.

 

   À partir d’octobre 1946, une double évolution va déboucher sur l’insurrection. D’une part, le pouvoir colonial se raidit dans une politique de répression, qui se traduit notamment par l’arrestation de nombreux cadres du MDRM. Parallèlement, au sein du MDRM, grandit un courant radical qui rejette l’idée, pourtant acceptée par les députés, « d’une indépendance, dans le cadre de l’Union française », telle que la définit la toute nouvelle Constitution de la 1V° République. Une société secrète, la Jina (Jeunesse nationaliste), noyaute le MDRM : les Français nous ont privés de toute indépendance par la violence, nous devons la reprendre parle même moyen. Ce credo est à l’origine de l’insurrection que la Jina va lancer le 29mars 1947.

 

UNE JACQUERIE PAYSANNE.

 

   Ecartons d’abord une thèse répandue, mais fausse, selon laquelle l’insurrection aurait été le résultat d’une manipulation de la sûreté coloniale destinée à écraser le MDRM. Parmi les arguments en faveur d’une telle hypothèse, certains avancent la totale impréparation de la révolte. De fait, le mouvement démarre le 29 mars sans aucune organisation ni projet d’ensemble. La confusion est aggravée par le fait que, deux jours avant, sur les instances de Ravoaliangy et Rabemananjara, le bureau politique du MDRM, découvrant le mot d’ordre de la Jina, envoie à toutes les sections un appel au calme. Le pouvoir colonial voudra y voir plus tard un message codé appelant à la révolte.  Bien à tort. Sur le terrain, on constate que ce télégramme démobilisa des militants en de nombreux endroits.

 

   L’insurrection se déclenche uniquement là où les responsables de la Jina prennent sur eux de maintenir le mot d’ordre, faisant miroiter l’aide des Anglo-Saxons. Le député Raseta est ainsi à l’origine du slogan dit « des trois jours » tenons seulement trois jours face aux Français, et alors Anglais et Américains les contraindront à nous accorder l’indépendance. Côté malgache donc, personne ne songe à s’engager dans une insurrection longue et difficile, La grande journée du29 mars est conçue comme l’aboutissement des luttes engagées depuis un an. « La propagande du MDRM fait prévoir l’indépendance pour le 29 mars », signalent même les renseignements militaires français de Fianarantsoa le 25 mars.

 

   Les 29 et 30 mars, des centaines d’hommes hâtivement rassemblés, armés de sagaies et d’antsy (coupe-coupe malgache), sont lancés contre Moramanga et son camp militaire, contre les villes côtières de Manakara et de Vohipeno, et contre les concessions coloniales de ces districts. Outre les Européens, les insurgés attaquent tous ceux qui sont plus ou moins réputés pro-français, par exemple des membres du Padesm (Parti des déshérités de Madagascar). Si les Français avaient disposé des moyens militaires qu’ils aligneront quatre mois plus tard, l’insurrection aurait alors été étouffée dans l’oeuf. Mais, pour l’heure, ils ne peuvent compter que sur des forces de police, importantes, qui procèdent partout à des arrestations de membres du MDRM. Soumis aux violences policières (supplice de la baignoire et nerf de boeuf), certain responsables  « avouent » ce qu’on veut leur faire dire, et notamment que les députés sont bien les chefs du mouvement. Le 12 avril, Ravoahangy et le poète Rabemananjara sont arrêtés malgré leur immunité parlementaire. Celle de Raseta, alors en France, sera levée le 10 juin, après la dissolution, le 10 mai, du MDRM et des sociétés secrètes.

 

   A la mi-avril, le pouvoir colonial pense que le mouvement, décapité, est voué à s’éteindre rapidement. Or il ne fait que commencer. Le 2 avril, dix districts des provinces de Tamatave et de Fianarantsoa, c’est-à-dire plus de la moitié de la façade orientale de l’île, ont été déclarés en état de siège. Mais, sur les 800 kilomètres qui séparent Tamatave et Farafangana, il n’y a pas un seul soldat français. L’incendie va donc pouvoir se propager, attisé par les exécutions sommaires et les bombardements aveugles et dérisoires auxquels se livrent les Français. Coupée de ses relations avec les militants des villes, privée de toute direction centrale, l’insurrection se développe, telle une jacquerie paysanne, comme une traînée de poudre. Début avril, elle submerge à l’est de l’île les pays Antemoro et Tanala, puis le pays Betsimisaraka. Vers l’intérieur, elle escalade les Hautes Terres pour toucher en juin la bordure de l’lmerina et le pays Betsileo. Mais l’insurrection restera toujours cantonnée à l’Est. Face à cette marée, tout ce que peuvent faire les Français, c’est tenir les centres côtiers et les voies de communication (deux chemins de fer principalement) entre les Hautes Terres et la côte.

 

   Les modalités de l’insurrection varient fortement suivant les régions. Dans certaines d’entre elles, les cadres nationalistes merina doivent céder la place à des chefs de guerre locaux plus brutaux, qui accentuent la fragmentation de l’espace insurgé. En pays Betsimisaraka, des chefs souvent étrangers au pays s’affranchissent de tout contrôle et transforment leurs troupes de jeunes et de migrants en bandes de pillards qui transgressent toutes les normes sociales. Les populations, prises entre deux terreurs, sont obligées de fuir en forêt ; elles vont payer un lourd tribut en vies humaines.

 

   Les fureurs paysannes effraient d’autant plus les Européens qu’elles s’accompagnent de pratiques rituelles qui ne sont pas comprises. Or, faire la guerre, pour les paysans de l’Est, c’est d’abord tuer leur ennemi, mais c’est aussi partager collectivement la responsabilité du meurtre en plongeant à tour de rôle la sagaie dans le cadavre, qui est ensuite mutilé ,voir coupé en morceaux et jeté à la rivière pour lui ôter toute chance de retrouver le tombeau de ses ancêtres.

 

   Face à cette poussée de violence, la société coloniale est plongée dans une peur panique. A Tananarive et dans les villes côtières assiégées, où se sont réfugiés les colons de la brousse, il n’est question que des tortures que les rebelles ont infligées à leurs victimes. A côté de drames véridiques, on colporte des récits fantasmatiques de sorciers, d’assauts en masse d’insurgés au cri magique de « Rano, rano » ( « eau, eau ») censé changer les balles en eau ou de supplice comme celui du chef de poste français de Sahasinaka, prétendument coupé vivant en morceaux par son ami, le médecin merina du lieu. Malgré un démenti formel dès le 17 avril, la rumeur continue à courir, on racontera encore cette histoire à Paris, à l’Académie des sciences d’outre-mer, lors du cinquantenaire des événements en 1997...

 

RÉPRESSION ET CRIMES DE GUERRE.

 

   C’est dans ce contexte paranoïaque qu’il faut situer les crimes de guerre commis alors par les forces coloniales. Ils ont revêtu une gravité particulière en deux en droits. A Moramanga, le 6 mai1947, prétextant une attaque malgache, le commandant de la place mitraille les cadres du MDRM emprisonnés dans des wagons et les brûle. Cette affaire fait entre 300 et 400 morts, militants MDRM innocents pour la plupart. A Mananjary, où des fusillades terroristes ont lieu entre le 15 avril et le 12 mai, on compte une centaine de morts malgaches, dont 18 femmes et un groupe de prisonniers jetés d’avion. D’autres massacres, dus parfois à la panique des gardes, commis en certaines circonstances de sang-froid, se déroulent à Farafangana, Manakara, Mahanoro, avec, à chaque fois, de 35 à 50 morts... D’autres encore sont découpés vivants à la machette. Ils commençaient par les pieds.

 

   Ces événements, certes sinistres, ne concernent toutefois que les six premières semaines de l’insurrection, et ont été démesurément amplifiés et généralisés par la rumeur, les passions et la propagande, pour donner naissance à une légende noire, faisant de crimes d’exception la norme de la répression, au prix de ce qu’il faut bien appeler une falsification de l’histoire. On n’a pas hésité à parler de « Moramanga, l’Oradour malgache » pour désigner l’expédition punitive à laquelle se sont livrés une douzaine de Sénégalais le 30 mars 1947 pour venger leurs camarades tués la nuit précédente. Mais la quasi-totalité de la population avait déjà évacué la ville. Un type de crime de guerre reste imparfaitement connu l’exécution sans jugement d’insurgés considérés comme dangereux. Toutefois, d’après nos enquêtes locales, le total en est finalement limité.

 

  Les soldats coloniaux n’avaient en réalité que peu à craindre des marosalohy, les porteurs de sagaies. Il n’y eut donc de véritables combats qu’entre avril et juin 1947, et les plus meurtriers ne firent que quelques dizaines de morts. Vu le déséquilibre de l’armement, les insurgés optent très vite pour une stratégie d’évitement ou de simple harcèlement, ne causant que peu de victimes de part et d’autre. Fin juillet 1947, avec l’arrivée de cinq bataillons nord-africains, les Français peuvent reprendre l’initiative. Mais les moyens alignés — 16 000 hommes au début de 1948 — resteront toujours modestes. La reconquête est menée par une dizaine de bataillons, soit 7 000 à 8 000 hommes, les autres étant maintenus en garnison dans les régions demeurées tranquilles, c’est-à-dire les cinq sixièmes de l’île.

 

  Quant à la méthode usitée, elle s’inspire directement de la tactique de la « tache d’huile » jadis employée par Gallieni, premier gouverneur de l’île de 1896 à 1905. La méthode s’avère toujours efficace contre des adversaires pauvrement armés, attachés à un espace limité et communiquant mal entre eux. Le réseau de postes menant des patrouilles incessantes contraint les insurgés à se soumettre ou à fuir toujours plus loin, tandis que l’on s’efforce de faire sortir de leurs refuges forestiers les populations apeurées et affamées, a qui on offre des vivres, mais aussi, ces soins médicaux et ces cotonnades qui leur ont tant manqué depuis 1940. La seule nouveauté par rapport à Gallieni réside dans l’emploi d’une aviation composée d’antiques Junker 52 dont les bombes lancées sans aucune précision ont, à défaut d’efficacité réelle, un effet démoralisant.

 

   L’espace insurgé se réduit donc progressivement. Son dernier bastion tombe en novembre 1948. Symboliquement, il s’agit de l’un de ces massifs forestiers dénommés (Tsiazombazaha) « Qui est inaccessible aux Européens... » Les Français organisent un grand procès public de l’insurrection de juillet à octobre 1948 à Tananarive. Ils croient exorciser ainsi les démons de 1947 ; ce sera un échec. Ce que l’on appelle le « procès des parlementaires » est en fait le procès de l’état-major du MDRM, 77 personnes qui, pour la plupart, ne sont pour rien dans la révolte. Certes, il y a là Rasera, le chef occulte de la Jina. Mais cela ne fait pas l’affaire du pouvoir, qui veut avant tout abattre Ravoahangy, figure charismatique du mouvement national, Il s’agit au final d’un procès politique fondé sur des pseudos preuves. Ravoabangy est condamné à mort, ainsi que Raseta et quatre autres insurgés, pour montrer aux populations que La France entend rester à Madagascar. Toutes ces peines seront commuées en juillet 1949 en peines de détentionà perpétuité. 

 

   L’essentiel de la répression judiciaire, qui a, moins retenu l’attention, est mené par les tribunaux militaires relayés par les tribunaux et cours criminelles civiles :5756 Malgaches sont condamnés, dont 865 par les militaires et 4 891 par les civils. 29 terroristes seront exécutés.

 

COMBIEN DE MORTS ?

 

  Reste la question du bilan des victimes, pièce essentielle de la légende noire. Certains s’accrochent au chiffre de 80 000 à 100 000 morts avec pour seul argument le fait qu’il a été avancé par les autorités en 1948-1949. Or il résulte d’une interprétation fausse d’estimations approximatives des militaires. Ceux-ci, au 1er décembre 1948, évaluaient à 80 000 le nombre des Malgaches échappant à leur contrôle dans la zone insurgée. Comme, au même moment, le haut commissaire Pierre de Chevigné se vanta à la radio que plus un mètre carré de l’île n’était hors de contrôle, on décréta que les 80 000 personnes manquantes étaient mortes !

 

   Chevigné s’empara du chiffre pour gonfler la responsabilité des parlementaires malgaches condamnés et la gravité des crimes des insurgés qui allaient passer en justice. »Sur 80 000 à 100 000 morts, proclama-t-il, 75 000 doivent être portés au compte des criminels qui ont déclenché cette rébellion, mais pas au compte de la France. » Tout cela n’était que conjectures d’un discours politicien. Les données démographiques de l’époque contredisent ce chiffre de victimes. La perte de 80 000 personnes (2 % de la population) aurait dû apparaître sur les courbes. Or celles-ci ne portent pas trace du drame.

 

   Après le creux de 1943-1945, la croissance de la population reprend et s’accélère même de 1946 à 1949. Le démographe Alfred Sauvy a parlé de « percussion novatrice » à propos de ces événements tragiques pour mettre en évidence leurs conséquences démographiques positives. Car c’est dans ces années 1948- 1949 que le pouvoir colonial investit de grands moyens dans la lutte contre le paludisme. Elle va rencontrer un succès complet et inespéré, la population résignée n’osant plus opposer sa traditionnelle résistance passive aux campagnes de nivaquinisation forcée et de pulvérisation de DDT. L’explosion démographique de Madagascar peut alors commencer.

 

   Revenons aux chiffres de la répression. Une enquête de 1950, menée village par village, fournit des listes nominatives totalisant 1 162 morts malgaches. Certes, la critique détaillée de ce recensement montre clairement qu’il sous évalue les pertes. Nombre de femmes, d’enfants surtout, et de migrants décédés ont été oubliés, et le travail a été parfois bâclé. Un peu plus prudent, en 1951, le ministre de la France d’outre-mer François Mitterrand avança devant le Parlement le chiffre de  I5 000 morts.

  Cependant, malgré ses lacunes, cette enquête s’accorde assez bien avec ce que nous savons par ailleurs de l’insurrection, grâce aux archives et aux enquêtes de terrain.

 

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Pour en savoir plus:

"Le ciel en enfer": Patrick Letellier

 

TABATA

 

   Comme pour beaucoup d’événements qui entourent l’histoire coloniale française, la date du 29 mars 1947 reste largement inconnue, ou encore, est l’objet de nombreuses confusions et fluctuations, en lien avec des confrontations idéologiques puissantes.

 

   Pour la France, 1947 a fait l’objet d’une amnésie collective jusqu’à une date récente. En revanche, « la mémoire de 1947 (avec ses intermittences) a fortement scandé l’histoire récente de Madagascar » (Joubert 2004, 354). L’hésitation même dans le nom à donner à ces événements, « insurrection, massacre » (Duval 2002, 5)… marque cette incapacité à circonscrire la nature de ce qui se passa depuis la nuit du 29 mars 1947 jusqu’à l’indépendance du 20 juin 1960 et même jusqu’à nos jours. L’un des problèmes tient au fait que la parole sur l’événement est essentiellement française, parole qui plus est, des militaires et des administrateurs, consignée dans des archives longtemps fermées, réparties entre la France et Madagascar.

   La parole malgache est restée largement orale, et Françoise Raison-Jourde (1998) insiste sur la difficulté de recueillir des témoignages, sur les réticences des acteurs devant toute forme de fanjakana (pouvoir), sur la fluctuation des mémoires vieillissantes, et sur la capacité « par le biais d’une subtile tournure d’esprit, à éviter le sujet » (Cole 2001, 224) tout comme elle insiste sur la difficulté de publier et de diffuser des travaux universitaires malgaches.

 

  Des ouvrages d’histoire ont toutefois traité l’événement (Tronchon 1986), des colloques ont été tenus à Antananarivo et Paris en 1997. Mais dès qu’il s’agit de témoignages publiés, malgaches comme français, la fluctuation s’impose, comme on le voit par exemple en comparant les ouvrages de Jacques Tiersonnier (2004) ou de Gisèle Rabesahala (2006). Les représentations ne se contentent pas d’être divergentes entre les deux anciennes puissances colonisée et colonisatrice, ce qui serait somme toute on ne peut plus banal. L’événement demeure tout aussi fluctuant au sein même de l’histoire malgache, et fait l’objet de discours contradictoires, d’une « rumeur » ou tabataba qui perdure, enfle ou se dissout. L’amnésie malgache n’est pourtant peut-être pas aussi forte qu’elle y paraît, elle peut être aussi le fait d’un discours inaudible pour la France.

 

La difficulté à dire l’histoire se révèle dans les fluctuations de la représentation que la littérature lui donne, entre silence et bruit. Nous le verrons, que ce soit en littérature ou au cinéma, en langue malgache ou en langue française, la production malgache est avare d’œuvres sur le sujet. C’est surtout à Jean-Luc Raharimanana que l’on doit le retour à la lumière (« nour ») de cette mémoire enfouie à travers plusieurs de ses textes.

 

   A quoi correspond cette hantise de 1947, ce retour immédiatement contemporain d’une mémoire des événements, représentés chez l’auteur sous leur face la plus tragique ? L’objectif de Raharimanana est explicitement la restauration des voix manquantes, la prise de parole des subalternes pour corriger les discours des pouvoirs français et malgache, pour reprendre le flambeau d’une transmission chaotique de la mémoire. Les réédifications du passé qu’il élabore nous permettront de comprendre comment l’histoire malgache et l’histoire française peinent à se rencontrer. Elles montrent comment ce qui peut paraître un événement fondateur d’une histoire nationale fait l’objet de réorganisations auxquelles participe la littérature en contribuant à une réflexion sur la constitution d’une mémoire qu’on considérera comme multidirectionnelle : “as multidirectional : as subject to ongoing negotiation, cross-referencing, and borrowing” (Rothberg, 2009, 3). Mais la littérature à son tour déborde à nouveau sur la scène culturelle, diplomatique et institutionnelle avec la question cruciale de la censure qu’a éveillée en 2008 la suspension de la pièce 1947. Cet événement vient rappeler avec force le poids majeur de cette date dans la généalogie de l’histoire malgache et française coloniale et postcoloniale, et interroger la capacité des textes à élaborer un récit de la nation.

 

Anamorphoses : Fluctuations et trous de mémoire.

 

  Rappelons en quelques mots les faits historiques et les doutes qui les entourent afin de montrer les anamorphoses auxquelles les événements comme le discours historiographique sont sujets.

 

  Depuis l’instauration de la colonisation proclamée le 6 août 1896, Madagascar a connu des mouvements de résistance avec les Menalamba (« ceints d’une étoffe rouge »), puis à partir de 1912, avec le VVS (« Vy », fer ; « Vato » pierre ; « Sakelila » Sections) ou avec la pratique du fahavalisme, banditisme dans lequel se réfugiaient beaucoup d’esclaves affranchis. Ces mouvements se heurtent à une colonisation brutale et au travail forcé (le SMOTIG) instauré en 1926. Très dure pour la population malgache qui a dû consentir un effort qui l’a affamée, la Seconde Guerre mondiale a entraîné un contexte international favorable à la montée des insurrections.

 

  On relève ainsi, en mai 1945, les émeutes de Sétif qui ont eu une influence considérable sur les autres colonies françaises ou, dans la région, la départementalisation de La Réunion en 1946. De retour à Madagascar, les soldats sont à nouveau traités comme des indigènes sans que la France ne mesure la montée internationale du désir indépendantiste. En 1946 est fondé le MDRM (Mouvement démocratique de la rénovation malgache) et le 10 novembre, trois députés issus de ce parti sont élus : Raseta, Ravoahangy et Jacques Rabemananjara.

 

  Par ailleurs, des sociétés secrètes sont créées, comme le PANAMA en 1941, le JINA ou JINY en 1943. L’ensemble de ces paramètres fournit un contexte politique propice à l’organisation de la résistance anticoloniale. Dans la nuit du 29 mars 1947, des groupes de patriotes armés attaquent le camp militaire de Moramanga, ainsi que d’autres bâtiments militaires et administratifs dans le pays. Mais l’embrasement général, attendu par les insurgés, n’a pas lieu et assez vite, les émeutes se concentrent essentiellement  sur dix districts, mis en état de siège jusqu’en 1956.

 

   La révolution tourne en une guérilla dans l’est du pays où les résistants se réfugient dans les forêts. Ils y connaissent des conditions de vie très pénibles qui auront raison d’une grande partie d’entre eux. Le déséquilibre des forces est total entre les « marosaholy » (porteurs de sagaies) aidés de leurs amulettes, et les soldats français aidés de tirailleurs sénégalais. Les colons et le régime — divisés par les dissensions entre armée et administration — sont profondément déstabilisés par cet événement, mais leur riposte ne se fait pas attendre, en particulier avec les représailles des troupes sénégalaises qui provoquent la terreur dans la population. La violence de l’armée française est symbolisée par l’épisode du 5 mai 1947 : un train contenant de nombreux insurgés prisonniers est mitraillé sur le quai de la gare de Moramanga, provoquant quatre-vingt dix-neuf morts selon les rapports officiels de l’armée française (Duval 2002, 297).

 

   De nombreux membres du MDRM sont arrêtés, torturés, des exécutions sommaires ont lieu, des « bombes humaines » sont jetées depuis des avions. Les villages sont fouillés, les biens et les récoltes des habitants détruits. Les représailles ont été également très brutales sur un plan juridique : les trois députés sont condamnés à mort avant de voir leur peine commuée, le dernier condamné à mort est exécuté en 1954 et les derniers prisonniers ne sont libérés qu’en 1956. 1947 a été suivi d’un fort durcissement du régime colonial instaurant humiliations, soumissions publiques et spoliations économiques. La France joue les dissensions ethniques. La société est profondément bouleversée par de permanentes rumeurs de délations, de trahisons… Obtenue en 1960, l’indépendance est suivie de la « IIè indépendance » en 1972 avec l’instauration de la  IIè république par Ratsiraka, mais elle ne parvient pas à effacer totalement ce traumatisme profond de l’histoire et de la construction nationale malgaches.

 

   Il n’est pas de notre compétence d’analyser cette trame historique que nous avons largement simplifiée. Nous nous contenterons d’observer une seule des grandes fluctuations de la représentation qui en est donnée, celle du nombre des morts. Le chiffre officiel en a pourtant été proposé par les documents écrits de l’armée française, peu suspects d’exagération. Reprenant la déclaration faite devant des parlementaires français par le général Garbay, chargé de la « pacification », Jacques Tronchon (1986) avance le chiffre de quatre-vingt neuf mille morts. Mais il est sans cesse remis en question, notamment à la suite des travaux de Jean Fremigacci (1997) qui revoit les chiffres à la baisse. S’appuyant sur des recensements faits après les événements, il ne reconnaît qu’onze mille morts, arguant que les autres décès ne sont pas dus aux combats, mais à la faim et aux maladies contractées dans les forêts de l’est. Cette comptabilité, reprise par ceux qui postulent une harmonie entre les peuples (Tiersonnier 2004), a été vilipendée par de nombreux autres auteurs comme Philippe Leymarie (1997) ou Raharimanana qui y voit une entreprise de relativisation proche de la négation (2007, 20).

 

  La vérité du chiffre n’a que peu à voir avec sa portée symbolique : « l’absence de chiffre précis montre justement le caractère indicible de ce massacre colonial » (Raharimanana 2007, 20). Le discours des historiens se heurte violemment à l’aspect sensible et intolérable de cette répression, vécue et transmise oralement par la mémoire du peuple qui se sent décrédibilisé par les travaux dits scientifiques et objectifs (Raharimanana 2007, 15-16). Les événements de 1947 restent opaques, objets de conflits permanents dans la représentation et les « faits » qui en sont restitués. L’analyse des causes de l’échec de l’insurrection ainsi que la nature exacte des exactions et répressions sont deux des foyers de divergences les plus importants. Ce qui en revanche réconcilie tous les participants et témoins, français comme malgaches (Tronchon 1986, 80 et seq), ce sont la terreur, la sensation d’hécatombe et de tragédie qui ont fait de cet événement bouleversant un profond traumatisme historique et mémoriel.

 

  Au-delà de ces querelles et de ces fluctuations, il est un point particulièrement intéressant : l’événement ne peut se résoudre en un affrontement binaire entre anciens colons et anciens colonisés, qui en ferait un événement fondateur pour les Malgaches mais encore tabou pour l’histoire française récente. Les choses sont moins attendues et beaucoup plus complexes.

 

  Du côté français, comme le montrent les manuels d’histoire de la période coloniale et immédiatement postcoloniale, on a bien sûr longtemps joué la carte du silence et de l’édulcoration, en parlant simplement de « douloureux événements » qui auraient été suivis d’un « calme revenu » propice à la réparation des « dégâts commis » (Chapus et Dandouau 1961, 188). La France n’a finalement admis publiquement sa responsabilité dans l’événement qu’avec les déclarations de Jacques Chirac en 2005, qui s’inscrivent dans un vaste mouvement de repentance et de demande de pardon de la France pour son passé colonial. Jacques Chirac a reconnu les « périodes sombres de l’histoire commune », « le caractère inacceptable des répressions », le « travail de mémoire » à poursuivre (Raharimanana 2007, 17 ; Rabesahala 2006, 373). Cette évolution du déni à la reconnaissance et à la repentance, devenue monnaie courante dans la politique internationale occidentale, reste de peu de poids pour le grand public. Peu relayés en France, ces propos sont totalement décontextualisés tant Madagascar est peu connue et tant, pour certains Français, ils constituent un exemple supplémentaire d’auto flagellation nationale néfaste.

 

  Mais pour Madagascar même, la situation reste complexe et l’événement est devenu fondateur dans des circonstances particulières. Peu enseigné, il fait souvent l’objet d’autocensure, car il apparaît comme lié à un échec collectif qui a réveillé et attisé le démon malgache de la dissension ethnique et de la division nationale. La commémoration de la postindépendance, en 1967, a été fort timide et semble à interpréter comme un exorcisme collectif pour tenter de dépasser le traumatisme et les divisions qu’il a engendrés, « pour se souvenir des morts de 1947 et non pas des événements » (Raison-Jourde 1989, 28). La stèle commémorative que l’on peut voir dans la campagne à l’entrée de Moramanga est peu entretenue (voir illustration). C’est la IIè république socialiste de 1972, dirigée par Ratsiraka, qui a relu et reconstruit le passé pour faire de 1947 un récit national, en renommant les rues, en inaugurant en 1977 un mausolée devenu « tombeau des ancêtres de la nation malgache » (Raison-Jourde 1989, 28), en créant en 1975 une Direction des anciens combattants de la Révolution, qui les décore et les pensionne.

  La date fait l’objet d’un jour férié et les commémorations annuelles sont systématiques. Mais la façon dont les chefs d’état s’en acquittent est très variable. Pour un président comme Marc Ravalomanana, qui se dit « peu intéressé par le passé », l’événement est assez neutralisé :

 […] le président Marc Ravalomanana réplique benoîtement qu’il ne s’y connaît pas beaucoup en histoire et qu’il préfère regarder vers l’avenir, d’ailleurs n’était-il pas né en 1949, soit deux ans après la rébellion ? Une éternité ! Réponse naïve ? Cynique ? En tout cas, elle choque et provoque la colère d’une grande partie de l’opinion malgache : quand un chef d’État ignore à ce point la mémoire de son propre pays, que reste-t-il comme dignité au peuple ? Rien qu’une frustration plus grande encore. Jacques Chirac fait un pas en avant pour la reconnaissance de ce massacre mais se contente de le qualifier de « dérives coloniales », Marc Ravalomanana en fait deux en arrière en s’interdisant de farfouiller dans le passé pour ne pas altérer les « bonnes relations » avec la France. Quand l’obsession de ne pas se couper des mannes du gouvernement français et des bailleurs de fonds passe avant la vérité historique… (Raharimanana 2007)

 

Pour en savoir plus :

//erea.revues.org/1741?lang=en#article-1741

 

MADAGASCAR, 1947: LES MORTS SANS NOMBRE D’UNE INSURRECTION, ENTRETIEN AVEC J.L. RAHARIMANANA.

 

   Avec une superficie un peu supérieure à celle de la France, Madagascar est la cinquième île au monde, à 415 km des côtes mozambicaines. Sa culture est le produit de populations diverses, dont l’origine et les proportions font toujours question aujourd’hui, premier mystère démographique d’un pays qui en comptera bien d’autres, autrement plus tragiques. L’implantation française remonte à la colonie de Fort Dauphin, instituée au sud de l’île en 1643, la plus ancienne du continent. Mais c’est en 1884-1885, à la conférence de Berlin, que l’ensemble du territoire, comme d’autres, est attribué à la France, seul bastion face à la domination britannique au sud de l’Inde. Il faut encore une dizaine d’années et quelques incidents diplomatiques habilement exploités, pour que cette possession se change en conquête. Cette dernière se fait apparemment sans heurt, mais est suivie de neuf années de « pacification ». Le travail forcé est instauré, des ministres sont exécutés pour l’exemple et la reine contrainte à l’exil. Le bilan de cette période laisse une incertitude sur des chiffres le plus souvent passés sous silence, et désormais difficilement accessibles: ceux des morts laissés par les colonnes du général Gallieni, dont la brutalité prend exemple sur les méthodes de Bugeaud en Algérie. La dernière biographie en date, de 1989, réduit pourtant ces combats à quelques anecdotes, préférant s’attarder sur les intrigues de palais, certes bien mieux documentées, mais sans importance capitale, même d’un strict point de vue militaire. À ces morts sans nombre et sans image, l’auteur substitue encore le souvenir de la propagande civilisatrice: les écoles et les hôpitaux, les routes et les voies ferrées, et surtout l’abolition de l’esclavage(1). Force est de constater que ces bienfaits n’auront pas su convaincre, puisqu’en mars 1947, l’île se révolte à nouveau, malgré un rapport de forces immensément défavorable -un ancien militaire français évoquera en 2002 la «révolte des sagaies». Le contexte de la quatrième république, qui parle d’émancipation avec les mots de 1793, rend cette nouvelle pacification un peu plus inacceptable, assez en tous cas pour qu’elle n’ait pas été oubliée de tous les historiens. Sur l’instant cependant, les autorités sont encore assez sûres de leur droit pour avouer d’emblée un bilan de 89 000 morts. Ce dernier, repris en 1974 par Jacques Tronchon,  grand spécialiste de la période, est aujourd’hui revu à la baisse sur la foi d’un seul article, tout d’abord publié dans les actes d’un colloque, puis repris dans Marianne et à deux reprises dans L’Histoire, avec des variations. Son objectif, lui, ne change guère: ramener le nombre des victimes de 89 000 à 10 000 ou à 40 000 -les deux chiffres étant avancés au passage avec la même assurance- et surtout, affirmer qu’une bonne part des décès est imputable aux insurgés eux-mêmes. L’explication fournie, surtout, révèle le fond de cette démarche obsédante: en créant l’insécurité, ils auraient contraint la population à mourir de faim et de froid dans les forêts pendant plusieurs mois.


   En 2007, l’écrivain malgache Jean-Luc Raharimanana
a consacré à son tour à la mémoire de cette insurrection un texte d’une grande force polémique et poétique intitulé simplementMadagascar 1947. Ce livre a été adapté au théâtre par Thierry Bédard, et est accompagné d’images insoupçonnées: l’une d’elles montre une femme sans âge, au visage décharné, les yeux hagards fixés sur l’objectif. Derrière elle, on distingue un gendarme français en uniforme et tout au fond, la forêt tropicale.

 

   Olivier Favier: Je voudrais tout d’abord que vous reveniez sur ces photographies, leur histoire, leur absence longtemps. C’est une chose qui me frappe en effet: la plupart des guerres coloniales sont des guerres sinon sans images, en tous cas sans icônes pour la mémoire. Or celles que vous montrez dans votre livre, une fois révélées, sont difficilement oubliables.

 

   Jean-Luc Raharimanana: Ces photographies sont issues du fonds Charles Ravoajanahary (1917-1996) qui fut une figure importante de l’accession de Madagascar à l’indépendance. Longtemps directeur du département de Langues et Lettres malgaches, il a toujours milité pour une réelle indépendance de l’île. Il était conscient que malgré l’indépendance obtenue en 1960, Madagascar était toujours sous domination économique, politique et culturelle. C’est ainsi qu’en 1981, il organisa une grande exposition photographique sur les “Résistances malgaches”. L’exposition comportait à la fois des photos et des illustrations sur toutes les guerres coloniales qui se sont succédées à Madagascar, du mouvement des Menalamba au début du siècle à la rébellion de 1947. Mais cette exposition allait également signifier le début de ses déboires politiques. En mettant en avant la notion de “Résistance”, il allait encourir les foudres du nouveau régime de Didier Ratsiraka, qui par la suite deviendra un régime dictatorial. L’exposition a été remise dans les oubliettes et Charles Ravoajanahary va avoir de moins en moins de marge de manœuvre. Les photos ont été “oubliées”, très peu sont remontées à la surface. C’est en décembre 2006 que j’ai vu ces photos pour la première fois, à Paris, chez sa fille, Randianina Ravoajanahary. Cette dernière, avec son compagnon Vincent Wable, étaient en train de réaliser un film sur moi (Gouttes d’encre sur l’île rouge), je sortais de plusieurs séances d’entretien avec eux, et de fil en aiguille, on en est arrivé à parler de la question de l’image sur les événements historiques de l’île. C’est là que Randianina Ravoajanahary m’a montré ce qui restait de l’exposition de son père, ce qu’elle avait pu sauver de cette exposition, vu les divers emprisonnements de son père… En tout une cinquantaine de photographies conservées dans une petite malle, déjà entamées par l’humidité et déchirées par endroits. Ce ne sont pas des photos originales, on ignore d’ailleurs l’auteur ou les auteurs des photographies. Il s’agit probablement de l’armée française. Lors des troubles en 1947-1948, en même temps que les bombes, l’armée française a largué des tracts et des photographies pour inciter les rebelles malgaches à se rendre et à se “ranger” du côté de la “civilisation”. Y figuraient des photographies montrant “les bienfaits de la civilisation” mais également des photographies montrant le sort qui attendaient les rebelles, des photographies de cadavres, de villages incendiés… Beaucoup de malgaches ont conservé ces photos, comme ultimes preuves de l’existence des événements, des massacres, de leurs luttes, mais très peu ont montré ces photographies hors du cadre familial, comme si ces photographies étaient devenues d’un coup très intimes, et toujours potentiellement dangereuses. Certaines photos sont connues, notamment concernant le procès des trois parlementaires Ravoahangy / Raseta / Rabemananjara. La série sur la soumission du village rebelle, avec notamment cette femme au visage décharné, je ne l’avais jamais vue. Il est clair que c’est toujours l’armée française qui a pris les photos, il y a une réelle mise en scène des photographies, avec les femmes et les enfants d’un côté, les hommes de l’autre, ces cérémonies de soumission où le ou les chefs rebelles, bien habillés, déposent leurs armes (des sagaies). Il s’agit probablement d’un rapport “photographique” de l’armée à sa hiérarchie concernant la “pacification” et la “soumission” des rebelles. Cette série est la plus incroyable pour moi, car prise sur le vif, au moment où ces dits-rebelles sortent de la forêt où ils ont vécu des mois entiers, traqués, survivant dans l’humidité et les maladies, de là ces regards, des regards qui me touchent énormément car regardant l’objectif en face, des regards qui ne sont malgré tout pas vaincus, qui font face à l’injustice. Cette série révèle aussi la parole des anciens qui ont connu cet événement. Ils n’ont jamais cessé d’en parler en réalité, mais il est difficile “d’imaginer” ce qu’il ont vécu, l’indignité de ne plus vivre comme des hommes, l’intolérable de leur situation, et comment tant de barbaries ont pu être perpétrées… Dans ce sens, oui, ces photos sont une véritable “révélation”, au sens premier du terme, elles révèlent la parole des anciens rebelles, on ne peut plus ne pas les croire…


   Plus tard, lorsque Thierry Bédard a fait l’adaptation théâtrale du livre, nous nous sommes aperçus que toutes les photos du fonds Charles Ravoajanahary étaient présentes aux archives Anta(2), à Antananarivo, en bien meilleur état, avec les annotations et les dates de prise de vue de l’armée française. La mémoire était là, au centre-ville, mais personne n’avait eu le courage de la ressortir, car ces photographies posent nécessairement question. Sur la photo que vous citez par exemple, dans mon livre, on devine comme vous le signalez un officier français. Mais c’est parce que la photographie est rongée par l’humidité qu’on ne devine pas qu’il s’agit en réalité d’un officier malgache… C’est ce que montre très clairement la même photo aux archives Anta. Se pose la question de la collaboration, de la trahison, des choix des uns et des autres. C’était peut-être trop tôt ? C’est peut-être à notre génération d’en parler ? En France comme à Madagascar ? Nos parents, des deux côtés, étaient peut-être trop touchés par cet événement pour en parler sereinement ? Je ne sais pas. En tout cas, les gouvernements qui se sont succédés n’ont jamais manifesté le désir de transmettre la mémoire, aussi bien du côté de la France que de Madagascar. Qui est ce photographe qui a pris les clichés ? Pourquoi n’en a-t-il jamais parlé ? Vit-il encore ? Quels sont les officiers français impliqués dans ces répressions ? Pourquoi n’ont-ils jamais parlé ?

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Un "soumis" de 1947. Cette image, comme celle à laquelle il est fait référence en introduction, est reproduite dans le livre de Jean-Luc Raharimanana, Madagascar 1947, Paris, Vents d'ailleurs, 2007.

 

   Olivier Favier: Aujourd’hui se met en place, comme je l’écrivais en introduction, une littérature nouvelle. Elle apporte une tardive reconnaissance aux faits dans le seul but, semble-t-il, d’en relativiser la portée. Ces discours résonnent comme un prolongement du silence. De ce point de vue, l’exemple de Madagascar est particulièrement révélateur de quelques évolutions liées aux études postcoloniales. Il me semble en effet qu’on glisse peu à peu du «lieu d’oubli» à la «guerre de mémoires». Certes, la formule de Benjamin Stora s’applique à un cas très différent, celui de la guerre d’Algérie, dont la mémoire est revendiquée par deux communautés numériquement importantes, les Algériens eux-mêmes et les Pieds-noirs. Longtemps pourtant, la grande île est apparue elle aussi comme un fleuron de l’empire colonial français, et le général Gallieni est encore très présent dans les odonymes – à commencer par la gare routière de Paris. Seuls les massacres et la réalité du système colonial -autrement dit l’essentiel- ont été tenus à l’écart de cette légende dorée. Quels ont été, et quels sont aujourd’hui, les porteurs de la mémoire cachée des deux pacifications? Quels ont été et quels sont pour vous les vecteurs d’une histoire possible?

 

  Jean-Luc Raharimanana: J’aimerais d’abord revenir sur les formules “lieu d’oubli” et “guerre de mémoires”, il est important de savoir de quel point de vue on observe la situation. Les Malgaches n’ont pas oublié les deux pacifications, c’est à dire celle de Gallieni au début du siècle, et celle de 1947. Le terme « ady anaty akata » est entré dans le vocabulaire malgache, c’est la stratégie adopté par les guerriers malgaches dans le sud de l’île pour résister à l’avancée de Gallieni. Le terme qui signifie littéralement “affrontement dans les cactus”… désigne ces attaques rapides et le repli immédiat dans la forêt de cactus. Est resté également “zarazarao anjakana”, ou “diviser pour régner”, la politique militaire et coloniale de Gallieni. Et surtout, est resté ce qui demeure jusqu’à aujourd’hui l’un des plus grands problèmes politiques et économiques de Madagascar, l’instauration des provinces et la classification ethniques des régions. Et là, c’est un héritage direct de Gallieni qui a fixé administrativement les ethnies dans les régions, l’ethnie étant beaucoup plus mouvante avant l’arrivée de Gallieni et l’instauration du code de l’indigénat où les Malgaches pour aller d’une région à une autre étaient contraints de payer soit une taxe, soit de demander l’autorisation. Madagascar jusqu’à aujourd’hui n’arrive pas à se dépêtrer de cette situation, il y a des frontières imaginaires dans nos têtes, les provinces sont inscrites dans nos mémoires, nous changeons de ville, de régions, nous adoptons d’autres attitudes, d’autres manières de voir nos compatriotes, des préjugés, des craintes… D’ailleurs les différentes crises politiques à Madagascar à partir de 1991 viennent directement de cette question, que faire des provinces ? Il y a eu la tentative de Régions autonomes après le retour de Didier Ratsiraka en 1995, l’instauration des 22 régions depuis Ravalomanana, et l’idée récurrente du fédéralisme, mais fédéralisme sur quelle base ? Quelles seront les régions fédérées ?


   L’autre mémoire concerne 1947. Cette pacification a clairement déterminé les rapports entre les politiciens malgaches. Lors du soulèvement, les autorités françaises ont porté un coup fatal au parti MDRM en arrêtant ou en fusillant ses membres. Les “rebelles” se sont ensuite identifiés au parti. MDRM est ainsi devenu synonyme de “patriotisme”. Un autre parti existait à l’époque : le PADESM (Parti des deshérités de Madagascar), un parti qui comptait essentiellement des élites des régions côtières, un parti qui prônait l’indépendance aux côtés de la France. La répression de 1947 a fait basculer les choses, le PADESM a dénoncé le MDRM et s’est rangé du côté de la France. PADESM est ainsi devenu synonyme de “traitrise”. Le MDRM démantelé, nous arrivons très vite à l’indépendance avec une élite politique complètement divisée, et un non-dit terrible : “les côtiers” auraient livré l’île à la France. En même temps, pendant l’insurrection, Antananarivo n’a pas bougé, les affrontements ont eu lieu en dehors d’Antananarivo, les “côtiers” du MDRM à ce moment-là s’estimant trahis par Antananarivo. L’indépendance voit la France favoriser les dirigeants du PADESM. Ainsi, le premier président de la République, Philibert Tsiranana, est issu de ce parti, le PADESM. Et malgré le consensus adopté par Tsiranana (il appela au gouvernement les figures historiques du MDRM, Ravoahangy Andrianavalona, Jacques Rabemananjara), ce problème a persisté, les politiques se déchirant toujours sur ce qui s’est passé en 1947, qui doit gérer l’île : Antananarivo ou les régions côtières ? Centralisation ? Décentralisation ? Et le rapport avec la France ? Continuer avec ou sans ?


   Madagascar n’a pas réglé ces deux questions essentielles : la question des régions, et la réconciliation des élites et des hommes politiques. Et ces deux questions découlent directement des deux répressions coloniales. Notre lâcheté ou notre problème aura été de n’avoir pas mis ces questions au centre de nos discussions avant de proposer une politique quelconque. Madagascar ne pourra jamais tourner la page sans régler ces questions.
   Plus que “lieu d’oubli”, je préfère parler des “zones de silence”, des lieux de non-dits, un espace où le malgache a peur de s’aventurer, parce que ça soulève trop de questions, trop de douleurs, trop de rancœurs.

 

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   Pour la France, lieu d’oubli car la guerre a été tellement traumatisante que les colonies ont pris une place tellement dérisoire… L’Algérie touche directement car la présence française était beaucoup plus imposante. Il y a aussi le rapport avec la Méditerranée, Madagascar ou les colonies ne sont qu’une péripétie de l’histoire française, une aventure exotique qui passera… Naturellement, le lien avec la Méditerranée comptera plus, c’est une histoire millénaire qui se fera et se défera encore. Si la France ne règle pas son histoire algérienne ou maghrébine, cela risque de lui revenir dans la figure dans les années à venir…


Maintenant, je viens à la question quels sont les vecteurs de l’histoire ? Je suis à ma place, écrivain, artiste. Je reprends ces matières de l’histoire car je constate que ce qui fait mon présent, une île en proie à la misère et à la corruption, vient du fait que mon pays n’a pas pris le temps de réfléchir à son histoire, nous nous sommes laissés submerger par les événements et souvent les gens ne savent plus pourquoi ils se détestent, pourquoi ils ne parviennent pas à travailler ensemble… Nous n’avons pas eu de chroniqueurs ou d’historiens pour nous raconter les deux pacifications. Par contre, nous avons beaucoup de témoignages oraux. Est-ce de l’histoire ? Ce sont en tout cas des matières pour moi écrivain. D’où l’exposition photographique “47, portraits d’insurgés”, avec Pierrot Men. Je mets des visages sur ces anciens rebelles, des visages d’aujourd’hui, de vieux hommes, des vieilles femmes, des porteurs de mémoire, avant qu’ils ne partent définitivement, et avant que les générations futures ne se retrouvent sans mémoire. Il y a un travail à faire aussi sur l’architecture, sur l’art en général. Beaucoup de chansons traditionnels portent la trace de 1947, un peu moins maintenant sur la pacification de Gallieni. D’autres vecteurs existent, comme l’iconographie coloniale. Bien sûr, elle porte l’idéologie coloniale, un certain regard sur l’indigène, mais elle permet malgré tout de retracer un passé, de dire comment on nous a décrits. Par l’absurde, arriver à dégager une réalité plus juste.

 

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Ralaivao Andre. Photo: Pierrot Men. Copyright: Pierrot Men. Il s'agit de l'une des images présentées pour l'exposition "47, Portraits d'insurgés", dans le hall B de l'université de Paris X, du 24 mars au 8 avril 2011.

 

   Olivier Favier: J’entendais, oui, lieu d’oubli du point de vue français, et je ne crois pas que, de ce côté-ci, le choc de la guerre suffise à expliquer. Il n’explique pas, par exemple, le silence total qui pèse sur la conquête. Ce choc a pu alimenter aussi les revendications des colonisés comme il a réveillé quelques consciences individuelles dans le pays colonisateur -le parallèle a été très fort durant la guerre d’Algérie, pour tous ceux qui, en France, se sont opposés à la politique de la France, mais il l’était déjà en 1950 pour l’ancien résistant René Vautier. Le déni imposé encore par certains universitaires français est de ceux qui maintiennent l’existence d’une mémoire à sens unique, que faute de pouvoir nier désormais, d’aucuns voudraient confiner dans un statut communautaire, comme la mémoire d’une «minorité». En ce sens-là, le travail que vous avez fait sur le passé colonial au travers de plusieurs spectacles mis en scène par Thierry Bédard, me paraît un jalon vital pour que la mémoire se change en histoire partagée. Ce travail a donné lieu à de nombreuses rencontres et débats. Quelle analyse pourriez-vous faire, avec le recul, des réactions de la communauté française et de la communauté malgache face aux faits et aux réflexions que vous avez pu présenter?

 

   Jean-Luc Raharimanana: Du point de vue français, évidemment, ce lieu d’oubli est possible par l’entretien du silence, autant politique qu’universitaire. Il faut aussi une volonté politique pour que les universitaires s’y lancent réellement. De plus en plus d’historiens s’y lancent bien sûr, mais souvent au risque de voir leurs carrières freinées, une reconnaissance politique de cette question légitimerait les recherches des historiens, permettrait une approche beaucoup plus apaisée de la part aussi des professeurs du secondaire. Mais en lieu et place de cela, nous voyons poindre cette tentative politique et idéologique d’enseigner aux élèves “le rôle positif de la colonisation”, et cerise sur le gâteau, l’institutionnalisation de cette idéologie, la création du ministère de “l’identité nationale et de l’immigration”, qui pour moi est un déni évident de l’histoire de France. La difficulté de parler de cette mémoire, ce sont les réactions violentes qui s’ensuivent : être qualifié de communautariste, de porteur de haine contre la France, voire contre l’Occident, quand il s’agit juste de revisiter des pans de l’histoire, une histoire de colonisation, de domination. Il n’y a aucune ambiguïté : sur cette période, la France a été colonisatrice, tout comme d’autres pays européens, elle a dominé par les armes, par la répression, et j’évacue le mot pacification, par la violence, par la guerre. Le projet colonial a été un projet européen parfaitement conscient –il suffit de se rappeler la conférence de Berlin pour le partage de l’Afrique, il s’agissait de bâtir des empires aux détriments des populations qui y habitaient. Qu’il y eut infrastructures laissées ou pas, c’est le canon sur la tempe que les colonisés ont construit les voies ferrées, ce sont des morts qui ont servi de fondations aux grands travaux, des travaux forcés qui ont servi de salaires. Il faudrait effectivement faire le bilan un de ces jours, ces grands-travaux ont-ils été réellement réalisés pour le bénéfice des colonisés, n’est-ce pas après les indépendances que les constructions des hôpitaux et autres écoles ont pris réellement leurs essors ? Pour le cas de Madagascar, je rappelle juste que l’université a été créée après l’indépendance, les élèves indigènes n’avaient tout simplement pas le droit de passer le Baccalauréat, il fallait être citoyen français pour le passer… Les exemples sont nombreux mais ce n’est pas l’objet de cet entretien. L’autre difficulté est toujours de trouver l’endroit commun pour échanger. Les universitaires des pays anciennement colonisés n’ont pas beaucoup de possibilité d’être entendus en France. Du coup, c’est aux écrivains qu’il échoit de prendre en charge cette mémoire, mais l’endroit d’où part la parole n’est pas le même. Les écrivains sont sur le terrain de la littérature, les historiens sur le terrain de la “science”. D’un côté, une parole supposée “subjective”, de l’autre une parole supposée “objective”, des auteurs abordant l’histoire par la fiction, des universitaires travaillant sur le “réel”. Personnellement, j’ai dû faire des concessions lorsqu’il s’agissait de commenter mes œuvres. Si l’histoire est présente évidemment, ce n’est pas le sujet principal de mes livres. Dans Nour, 1947 par exemple, le sujet principal est le rapport d’un homme avec sa terre, quand les événements ont fait que son amour a été tué, c’est la question de la création de l’identité, d’un fils qui refuse d’avoir été créé, ni par sa mère, ni par son père, ni par l’homme, ni par dieu… Mais les critiques ou les analyses portent invariablement sur 47, sur l’histoire, la colonisation… J’ai dû prendre à chaque fois des accents d’historien car malgré tout, ce qui plane au dessus des paroles venues du Sud, c’est la question coloniale qui n’a pas été réglée. Alors, je ne parlerais pas de lieu d’oubli, mais de lieu de silence, y mettre des mots, c’est forcément faire face à la monstruosité, on le devine, on le sent, on le sait, les diverses tentatives de négation ou de déni ne sont que dérobades face à l’inacceptable. C’est une des raisons qui expliquent la forme de mon livre Madagascar, 1947, entre voix, essai et document, une voix absolument personnelle qui veut s’extraire du silence, une argumentation sur la nécessité de la mémoire et un document pour présenter des faits. C’est ainsi que naturellement, le livre est devenu une pièce de théâtre, c’est ainsi également que la pièce est avant tout le rétablissement de la voix des insurgés de 1947, un hommage aux morts, pour les sortir de l’oubli, du silence. Ce n’est pas une pièce polémique destinée à culpabiliser ou à dénoncer, c’est d’abord reprendre mots et reconnaître la souffrance issue de ce conflit. C’est difficile après d’analyser la réaction des gens. À la fin de la pièce, il y a toujours eu un long, très long silence du public. Les débats n’étaient pas possibles en sortant de la pièce. Le public encaissait. Ce n’est qu’après que j’ai reçu des réactions, par des lettres, des entretiens. Ce que j’ai constaté, c’est que la jeunesse française est avide de savoir, que le débat est plus serein avec elle. C’est la loi de la mémoire, la troisième génération est plus apte à laisser de côté les animosités mémorielles. Mon avis est qu’actuellement en France, il y a une résurgence de la pensée coloniale, mais je continue à penser que ce n’est que le soubresaut d’une pensée qui ne pourra pas éternellement nier l’évidence : la colonisation fut une de ces monstruosités, que l’histoire sait dispenser à l’humanité ou plutôt que l’humanité sait réserver à l’histoire. Mais on est face aussi à la question du choix du présent, quel présent vivre ? Et lorsqu’on sait que ce présent est le résultat d’un passé monstrueux, comment s’en accommoder ? En reconnaissant les crimes ou en les oubliant ? Toute société est face à ce dilemme. Les autorités malgaches ne veulent pas parler de 1947 car cela mettraient à mal leurs propres postures (beaucoup ont dû leurs richesses et pouvoirs du fait de leurs collaborations pendant et après la colonisation), cela ouvrirait également les yeux aux malgaches sur leur histoire, sur leur pauvreté actuelle, c’est un sujet très sensible dans le contexte actuel, comment l’ancien colonisateur continue à falsifier l’histoire et comment nos dirigeants continuent à leur servir de boys. Il était tout à fait logique que la pièce ait été censurée par le ministère français des affaires étrangères. La censure fut politique et non culturelle, car dans les milieux culturels, la pièce a fait quand même son bonhomme de chemin. Bien sûr, la pièce aurait pu avoir une vie plus longue mais je crois qu’elle aura laissé quand même une empreinte significative. Je préfère ainsi oublier les dénis et me consacrer à ce que j’ai à faire, sortir du silence, donner visages aux morts, basculer le débat sur des récits de vie et ne pas me contenter des polémiques idéologiques ou politiques. C’est ainsi qu’après la censure, j’ai choisi de répondre par l’expo-photo avec le photographe Pierrot Men : “47, Portraits d’insurgés”. Je n’oublie pas de préciser que c’est la Région Ile-de-France qui a financé l’exposition, et que c’est le Festival d’Avignon qui l’a accueillie. C’est dire que la société française se sent concernée par cette histoire. La même exposition sera reprise par la Faculté de Nanterre du 14 mars au 8 avril, avec l’organisation de débats, de projections, de films, de visites pour les lycéens. Finalement, ce qui sera plus difficile, c’est de libérer la parole des Malgaches, autant en France qu’à Madagascar. L’histoire est trop sensible encore pour nous, et a une incidence si immédiate sur nos vies que ce n’est pas très prudent de l’aborder de front. Pourtant, faire comme si elle n’existe pas, c’est perpétuer la situation actuelle, de domination et d’exploitation de nos ignorances. La connaissance de l’histoire amène au scandale, et gérer la colère n’est pas chose facile. Je fais attention dans mon travail à montrer que réfléchir sur l’histoire, c’est nécessairement faire face à l’inacceptable, que la colère ou la haine ne pourront jamais aider à bien voir, et la leçon que j’ai reçue, c’est que les témoins qui ont accepté de parler sont ceux qui ont réglé ce conflit intérieur : regarder leurs bourreaux en face et leur dire qu’ils n’ont pas de haine, car la haine est une autre victoire du bourreau, une manière de maudire à jamais la victime dans la souffrance infligée. Transmettre cette parole est vitale pour ne pas reproduire les choses, pour que ce ne soit pas à ceux qui sont dans la haine de décider de notre présent.

 

La couverture du livre de Jean-Luc Raharimanana, Madagascar 1947, paru en 2007, puis réédité en version bilingue français-malgache. Ce texte, dont la vigueur poétique n’est pas sans rappeler le Cahier au retour d’un pays natal d’Aimé Césaire, est accompagné d’images jusque là inconnues du fonds Charles Ravoajanahary. Il a été porté au théâtre par Thierry Bédard de 2008 à 2010.

 

Article paru dans :

//dormirajamais.org/madagascar/

 

 

Quelques liens:

Bibliographie:

Le livre de Pierrot Men – Raharimanana, 1947, Portraits d’insurgés, est paru en mars 2011 aux éditions Vent d’ailleurs.

Principaux ouvrages de Jean-Luc Raharimanana:

  • Des Ruines, Vents d’ailleurs, à paraître en 2012. Extraits 1, 2, 3.
  • Les cauchemars du Gecko, Vents d’ailleurs, 2011. Ce texte a fait l’objet d’une mise en scène par Thierry Bédard.
  • Tout va bien : rencontre avec Jean-Luc Raharimanana, Association réunionnaise, 2009.
  • Le prophète et le président, NCDE, 2008.
  • Tsiaron’ny nofo (en malgache). Îlle-sur-Tête: K’A, 2008.
  • Za, Paris, Philippe Rey, 2008.
  • Madagascar, 1947. Illustrations du Fonds Charles Ravoajanahary. La Roque d’Anthéron: Vents d’Ailleurs, 2007.
  • L’Arbre anthropophage. Paris: Gallimard/Joëlle Losfeld, 2004.
  • Le Bateau ivre: Histoires en Terre Malgache. Avec des photographies de Pascal Grimaud. Marseille: Images en Manoeuvres, 2003.
  • Nour, 1947. Paris, Le Serpent à Plumes, 2001.
  • Rêves sous le linceul, Paris, Le serpent à plumes, 1998.
  • Lucarne. Paris, Le Serpent à plumes, 1996.
  • Le lépreux et dix-neuf autres nouvelles. Paris, Hatier, 1992.

Quelques livres et articles sur l’insurrection:

  • Jacques Tronchon, L’Insurrection malgache de 1947, Karthala, Paris 1986.
  • Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, La Découverte, Paris, 1994.
  • Lucile Rabearimanana, « Les événements de 1947 à Madagascar »,Omaly Sy Anio, revue de la faculté des lettres, Université de Madagascar, 1988-2, Antananarivo.

Filmographie:

  • Madagascar, l’insurrection de l’ïle rouge, Danièle Rousselier, Corinne Godeau (Documentaire – 1994 – France – 55 minutes).
  • Tabataba, Raymond Rajaonarivelo (Fiction – 1988 – Madagascar – 1h20).

 

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08/01/2014
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