Nouvelles et poèmes - Romans Coups de Gueule et Coups de Coeur

A petaouchnoc

A petaouchnoc

Nouvelles et poèmes


Sur le museau des requins.

 

 

 

     Mon voilier mouille dans une petite crique à côté du port de Mogan, au sud de la grande Canarie. Le tourisme pauvre s’abat en autocar pour un jour en nuées dans ses allées fleuries. Des ponts en arcades agrémentent ce port, Il l’appelle : "La petite Venise". Il tourne en rond sans se décider à choisir un restaurant. Fatigués, ils paient le sandwich plus cher que le caviar.

 

      Ce n’est pas l’époque, mais je dois rentrer à Puerto Sherry, dans la baie de Cadix. La remontée sur l’Espagne sera plus longue que la descente qui s’est effectuée en six jours, au pas d’une demoiselle. Je biture mon mouillage dans sa baille. Un skipper refuse de convoyer le First 38 de mon voisin jusqu’en Allemagne : "trop dangereux, dit-il !"

 

     J’appareille le vendredi matin de la troisième semaine de juillet 2002. Par l’est, pour éviter l’effet Venturi entre les îles de Santa Cruz de Tenerife et la grande Canarie. "Femme de marin, femme de chagrin. Et pour espoir le voile noir", m’a dit mon amie qui n’a pas voulu m’accompagner. Ou différence des sexes devant la peur.

 

     J’ai confiance en mon Arpège. Dessiné par Michel Dufour, c’est un bateau marin. En son temps il a fait deuxième dans la Transpacifique, derrière Tabarly et son Pen Duik.

 

     Je l’ai acheté sur un coup de cœur, sans même savoir si j’avais le mal de mer. Ensuite je l’ai équipé à neuf de la quille à la pomme de mat, qu’il soit beau et vogue hauturier. J’ai tout appris dans les livres, en commençant par le sextant, par défit, une idiotie, car je ne l’ai jamais utilisé. Et je suis parti.

 

      Depuis je navigue seul, sans radeau de survie, ni balise. Je le puis. Mon bateau est Anglais. Et c’est un choix ! Un Zodiac et un gros bidon étanche avec tout ce qu’il faut à l’intérieur suffit : G.P.S, dessalinisateur à main, protéines vitaminées en poudre conditionnées sous vide, diverses cochonneries toutes plus utiles les unes que les autres, et une photo récente de Brigitte Bardot pour repousser les calamars géants qui pourraient m’attaquer.

 

     Les survies imposées par la France sont excessivement chères – logique, elles sont obligatoires – et trop souvent défectueuses. Et les requins protègent les coquins qui les vendent. Quant à la balise… pourquoi risquer la vie des sauveteurs bénévoles ? Si j’avais eu peur de la liberté, je me serais planifié une cure de sommeil jusqu’à la retraite et acheté un pédalo pour faire des ronds dans les bacs à canards du jardin du Luxembourg, sous l’œil malin des sénateurs.

 

     Je dors dans le cockpit, nez au vent, les yeux dans les étoiles. Je flaire l’aventure. Je m’enivre de l’éclat de Deneb du Cygne, Véga de la Lyre, Rigel d’Orion le chasseur, Arcturus la rouge, l’Epi bleu de la Vierge, Castor et Pollux, Betelgeuse, Sirius, et de l’Ourse qui joue avec la chevelure de Bérénice. Ce sont mes amies. Le jour, je dors ; La nuit, je les veille. Elles guident ma route.

 

     Le temps est couvert et la lune charmeuse. "Un cercle à la lune n’a jamais cassé mât de hune : souvent il les branle". Ce soir, sa chaloupe est proche ; c’est Vénus, l’étoile du Berger. On dit qu’elle tourne sa bosse : un signe de vent. "Si temps à naître bon ou mauvais connaissions, que douce toujours serait la navigation". 

 

     J’aime naviguer dans les mers franches. L’adversité me transcende. Sinon c’est l’ennui et je cherche le chaos. Si l’on reconnaissait la valeur d’un homme au nombre de ses défauts plutôt qu’au nombre de ses ennemis je serais très valeureux. Je pêche avec délice.

 

     Ce matin le ciel est rouge. C’est du chagrin. J’attends de voir et j’appareille au jusant : la fin, l’abandon et la mort, la prophétie des naufragés bretons. Je ris des superstitions. Je n’ai pas prié en tournant trois fois autour de mon bateau quand j’ai changé son nom. Ni je ne l’ai baptisé. De Corb il est devenu La Légion. 

 

     J’ai d’ailleurs longtemps pensé l’appeler "Le rat qui pète", par dérision, envers les goulus qui asservissent et prônent la morale à coups de hache sous prétexte de Liberté-égalité-fraternité, une foutaise des "tout pour ma gueule", des socialo-communistes-mondialistes, les même qui se sont appropriés par assassinats toutes les propriétés en 1789 et qui continuent, ou au nom des dieux qui se foutent sur la gueule depuis leur invention. Et en souvenir de la célèbre taverne de l’île de la Tortue qui abreuvait pirates, libertaires et libertins. Un monde de vrais coquins aux valeurs sûres. Le sabre et l’entraide géraient leurs lois. Nul besoin d’une Légion d’honneur. Et quand l’un d’eux mourrait, l’anneau d’or porté à l’oreille payait son enterrement. Sans taxe. La différence entre le pomponné public à rosette et un homme.

 

     Après des heures de chahut – contre un vent debout débridé – je fuis devant une muraille de nuages noirs. La Légion étrangère me l’a appris : "La force d’une armée réside dans sa mobilité et son pouvoir de replis". Et "marin, pour bien naviguer, à grand vent il faut céder : tu n’es point fort comme Cap’tain Nord". 

 

     Quatre heures du matin. Mogan est toujours à cinquante brasses tribord, invisible derrière des eaux furieuses. Le vent déballe cinquante nœuds. La nuit est noire. La mer bouillonne. Démoniaque.

 

      À sec de toile, je progresse au moteur en restant manœuvrant. Je plonge dans des trous sans fond et grimpe sur des crêtes d’écume qui explosent en myriades de fractales blanches. J’ai attaché le bout de mon harnais après la barre d’écoute et entortillé l’écoute autour de ma taille : "Trop fort n’a jamais manqué, peut consentir qui est fort assez…". Et ce, bien que se soit une erreur. Si je m’étais retourné, je n’aurais pas su me libérer sous l’eau. Je l’ai appris plus tard au hasard des conversations entre voisins d’un jour. Ce que j’aime dans cette vie vagabonde. Loin des télévisions et des politiques qui leur ordonnent, l’inutile et le stérile sont absents.

 

      Je suis proche des falaises. Mais je ne peux m’en écarter. Une erreur quand on connaît la règle du pouce. Soudain, une vague tribord monte, gonfle, enfle, énorme et très haute. Elle enfle encore. Je rentre la tête dans les épaules. Je me cramponne. Elle prend mon bateau, le soulève sur sa cime, le couche à plat sur le bordé tribord, le tourne de 180° et le pose avec délicatesse dans l’azimut de la fuite comme une fleur dans une flûte. Belzébuth, je t’adore ! Tu as sauvé mon bateau.

 

      Comment expliquer ce phénomène autrement que par deux vagues de courants contraires qui se chevauchent : l’un bâbord, poussant la quille ; l’autre tribord, poussant le bordé.

 

Je goûte ce tumulte avec la ferveur d’un gosse de quinze ans devant sa première vulve. Je rêve d’un tour du monde des îles sans loi, pour fuir un pays sans droit. Et finir en beauté mon autre moitié de siècle en attaquant des pirates au coupe-coupe. La mitrailleuse c’est pour les mecs pressés.

 

     Dieu des incroyants, frère de moignon, bandeau sur l’œil et jambe de bois, donne-moi ce que les autres ne veulent pas, donne-moi des coups et du baston, donnes moi du palpitant, donne-moi la vie que les voyeurs envient, sans préservatif. Je n’ai plus ni honte ni peur et je suis critique. C’est un monde d’escrocs. Quand on regarde l’étiquette de prés, tout est devenu faux. "La terre serait belle sans les hommes" me dirait le Petit Prince, vue de son imaginaire. Nous avons saccagé le meilleur siècle, en le rendant stérile. La mer aussi est pourrie. Les déchets dollars des "outres certitudes".

 

     Je suis une coquille vide ! Les horreurs du passé. Je ne sais plus comment on aime. Je peux désormais disputer les enfers au diable. C’est mon dû ! Lui et moi sur une île déserte : le premier qui mange l’autre… a gagné !

 

      Je plaisante ? Peut-être… ?

 

      J’aimerais construire une école, en palmes, dans une île perdue, pour apprendre à des enfants tout ce que je fuis, sans en faire ni des malheureux ni des bassines d’eau tiède, une utopie quand l’idolâtrie prévaut.

 

     Quand je suis rentré à Mogan, la secrétaire de la Capitainerie est effarée d’apprendre que je batifolais cette nuit, sous ses fenêtres.

 

      Le soleil se lève très brillant, sans nuage à l’horizon : "belle journée, dit la raison. Les cons vont au charbon".

 

     Je quitte le port à l’étale de pleine mer, par l’est, et tire des bords pour être à mi-parcours de l’île au jusant.

 

      Au nord il fait très beau. Trop ! Le sorcier  affiche 1150 hectopascals. Éole souffle ailleurs. La mer est azur, uniforme. Je subis la "pétole". Je cuisine, je lis, je dors, je pense, je rêve… "La mer est mon miroir… Je contemple son âme dans le déroulement infini de sa lame, et mon esprit n’est plus amer..."

 

      Je savoure la solitude, loin du bruit que font les hommes pour exister.

  

     Après trente-six heures de calme plat, je pense que j’aurais peut-être dû acheter du vent à une sorcière, qui me l’aurait vendu prisonnier dans trois nœuds de mouchoir à clouer au mat, pour les défaire un à un, selon les besoins. Ou, pour ne pas payer un vent factice, embarquer un mousse qui, le cul nu, dans la direction du souffle voulu, aurait été triqué avec une badine en le priant d’appeler gentiment "Monsieur le vent", jusqu’à sa manifestation. Comme le faisaient les anciens, au savoir séculaire, en crachant leur jus de chique.

 

      Je navigue au moteur. A vingt milles à l’ouest de Kènitra je m’écarte largement d’un chalutier, par tribord. Sur le qui-vive, concentré. Soudain, le moteur broute. Je débraye, un réflexe. La Légion est prise dans le chalut. J’appelle les pécheurs à la V.H.F et leur fais des signaux lumineux. Ils dorment.

 

     J’enfile le bas de ma combinaison de plongée. Le haut que l’on m’a rendu après l’avoir prêté est trop petit. Ce n’est pas le mien. Je le remplace par trois sweats, ajuste la lampe frontale, prends un couteau et une poignée ventouse, et descends dans l’eau. La peur de perdre mon bateau est plus forte que celle de finir en étron de requin et j’ai beau me dire : Pense comme si tu n’existais pas, c’est plus fort que moi, je les vois, je les sens, ils ont des yeux gros comme des roues de camions. Le bout de mes palmes agace leurs museaux. Et les pécheurs, c’est sûr, c’est certain, vont tirer mon bateau et le réduire en allumettes. Pour ne pas que je fasse un trou dans leur filet par lequel s’enfuiraient des tonnes de poissons…

 

     L’eau est à deux degrés. Je suis frileux. Elle est glacée. L’air refuse de pénétrer dans mes poumons. Il y a blocage. Goulet d’étranglement. Mon diaphragme oublie de s’ouvrir. Je suffoque. Je veux remonter. Je suis fatigué. Mais j’ai oublié de descendre l’échelle de proue et même de m’attacher. J’observe mal. Je pense mal. J’agis mal. J’ai soudain oublié tout un passé de survie. J’ai peur. Je suis un âne. On ne fera pas de moi un cheval de course. Je lance couteau et ventouse dans le cockpit et attrape un chandelier. La matrice de l’univers m’a conçu avec le feu au ventre, un cerveau pois chiche, mais avec des grands bras. Ça compense.

 

     Le chalutier ne "dit" toujours rien. Est-ce une école de pécheurs sourds et muets, aveugles et manchots subventionnée par une association caritative qui tient son siège en Suisse ? Ou des trafiquants qui s’illuminent pour se cacher ?

 

     Je ne sais toujours pas si le filet prend l’hélice ou la quille ? Je suis inquiet !

 

Je m’allonge sur le pont et tire un morceau de filet avec la gaffe. Je tire, tire et tire. Je coupe, coupe et coupe pour le moins dix mètres de mailles. Le filet plonge, il s’enfonce. Me prend une soif de rigolade. Des dormeurs vont faire la gueule. Qu’ils soient heureux de n’être pas mes équipiers ! Je les aurais jetés à l’eau, pour garantir mon sommeil. 

 

     Je relance le moteur en avant lente et la Légion avance, doucement. C’est gagné. J’accélère ! A Bientôt messieurs les sourds et muets, les aveugles et les manchots. Saluez les requins, les barracudas et les tortues aussi. Mais défiez-vous des pilleurs de générosité.

 

     Quand on voit ce qu’ont voit ; et qu’on sait ce qu’ont sait ; on a raison de penser ce qu’ont pensé. Voguons Petite Ourse, barre sur la polaire !

 

                                                                     

 

 Histoire vécue.

                                   

31 Juillet 2002

Patrick Letellier

 

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28/12/2013
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Tempête

 

 

                                                                                Homme libre, toujours tu chériras la mer,

                                                                                La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme,

                                                                                Dans le déroulement infini de sa lame,

                                                                                Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

                                                                                (Baudelaire: l'homme et la mer)

 

     Nous décidons d’un itinéraire et partons du port de Rabat Sale, Maroc, à trois voiliers, vers midi, en direction des îles Canaries. En gros 450 *miles à parcourir jusqu’à Lanzarote. La météo s’y prête. Aucun de coup de vent dans les annonces. Mon ketch*, court en tête, toutes voiles dehors. Je peaufine le réglage des toiles aussi finement que possible, tribord* amure*, en jouant sur les *écoutes. J’aime ce jeu. Je file à huit nœuds*, une vitesse de pointe pour ce bateau.

 

     Confortablement assis dans mon siège baquet derrière la barre, je jouis de l’instant. Nul bruit, que celui des vagues fendues par l’étrave. Elles explosent en mille et mille myriades de bulles. Le pilote automatique conduit le navire. Un produit cher, mais indispensable. Il permet de vaquer aux tâches, sans s’occuper de la barre, gouvernant mieux qu’un skipper. Et miel sur la tartine, nous dormons tranquilles.  L’un veille, l’autre dort. J’en abuse. Ne sachant jamais, à quelle sauce je serais dégluti, j’emmagasine de l’énergie, prévoyant un coup de chien ou des avaries probables. À la mer, on sait quand on part, jamais quand on n’arrive. Si on n’arrive ?  C’est un choix ! Il faut l’accepter, sinon se faire bonne sœur. Peut-être un jour vivrais-je, en étron de requin ?

 

-   Regarde Patrick, nos amis changent de route ! Dit Insa, mon amie allemande, qui s’exprime avec moi en espagnol, assise sur la banquette bâbord du cockpit central. Bien que j’eusse passé mon Bac en allemand, je ne prends plus la peine de pratiquer celle langue.  

 

     Je me retourne. Je cherche pourquoi ils suivent la côte sans me prévenir. Ont-ils un problème ? Ma radio ne fonctionnerait-elle pas? Les essais furent pourtant probants avant le départ. J’appelle. Nulle réponse. Je pourrais leur courir au cul, mais j’évite des manœuvres, j’ai soixante ans, l’âge me rend fainéant, je continue ma route.

Soudain, une troupe de dauphins, marron rayé de blanc, évoluent autour de la coque, sautent, jouent avec l’étrave, devant, dessous, sans jamais la toucher. Ils nagent de bâbord à tribord, et de tribord à bâbord. Ils poussent des petits cris, vraisemblablement de joie, sans savoir que l’homme est leur prédateur. Un ballet qui ouvre le cœur. Ils s’en vont, comme ils sont venus, de nulle part, de ces eaux froides et poissonneuses, un habitat de choix pour ces gentils mammifères goulus. Et j’enrage de les savoir trop souvent parqués dans des piscines sous prétexte de faire le bonheur de trisomique 21.

 

       À vingt heures, nous nous apprêtons à passer la nuit. Je réduis la voilure, par sécurité, quelques *rouleaux avec ma *bôme. J’allume mes feux de route et je fais mon point. Nous mangeons et préparons les effets de nuit : vêtements chauds, bonnets, gants, les duvets pour nous couvrir, les harnais et les sangles. La nourriture de confort et le matériel aussi, à poste, à portée de main : à boire, des fruits secs, cafés et thés chauds, lunettes de vue, le téléphone satellite, cher, mais indispensable aujourd’hui pour les longues traversées, lampes frontales, GPS à main, jumelles, et les liseuses électroniques.

 

     J’organise la literie de mes bêtes : une adorable chatte nommée Skipper, un clin d’œil aux femmes qui naviguent, elle attend des bébés, une première ; et un chien, Strouppy, ou cheveux fous, ce qui lui va bien avec ses yeux pleins de poils, l’appellation  aussi de Milou en allemand, le chien de Tintin. Par sécurité, nous les attachons toujours. Nous ? Seulement la nuit. Le jour, beaucoup moins, sauf par mauvais temps. Une sottise, nous devrions l’être en permanence, mais ce mouvoir sanglé limite les mouvements. En conséquence, Insa ne quitte jamais le cockpit. Et quand je travaille sur le pont, je *manille une sangle à mon harnais ; et je pratique le dicton : une main pour soi, une main pour le navire. Ou pour mieux le dire : une main qui travaille, une main qui me tient.

 

     La nuit est belle. Étoilée. Du rouge à l’horizon. Demain il fera beau. Soudain, la proue d’une *patera ouvre les flots devant nous, conduite par deux hommes, elle vient elle aussi de nulle part. Lourdement chargée et sans lumière, elle nous double en sens inverse, proche à percuter le bateau. Elle avance lentement, en raison de son petit moteur, silencieuse dans la nuit.

 

     Sa direction ? Grosso modo l’Andalousie.  J’aperçois nettement les ballots de trente kilos en toile de jute, le conditionnement du haschich. À vue d’œil, probablement une tonne. Une équipe de réception, d’une quinzaine de types, l’organisateur et les autres, des Marocains venus spécialement de Ceuta,  enclave Espagnole, attend quelque part sur une plage, cachée dans les buissons, dispersée sur une longue distance, à chaque intersection de *camino.  Elle mettra la patera en stand-by et attendra que la voie soit libre. Munie de Walkie talkies codés et de jumelles infra rouge, elle guette les mouvements possibles du  4 X 4 des *guardias civils qui circule en *black out dans ses environs. Ce n’est pas un jeu. L’une des deux parties essaie de s’approprier le bien de l’autre, souvent pour le revendre. Elle paie ses fils et ses neveux, qui eux aussi prennent *planque dans les fourrés, au même endroit ou ailleurs, une question d’intuition pour couvrir un probable lieu de déchargement. Si absence de danger, les trafiquants déchargeront la patera et mettront en lieu sûr le produit dans une maison avoisinante, louée à cet effet.

 

     Pas facile de courir dans les vagues et dans le sable avec un colis de trente kilos dans chaque main sur une distance de plus ou moins cinq cents mètres. Mais un travail de quinze minutes chrono, pour tous ces jeunes, adeptes de culturisme. Il faut avoir vingt ans pour oser : des muscles en béton, du courage à revendre avec une mentalité d’aventurier. Bien ou mal, un grand nombre de moralistes fument ou sont adeptes de la cocaïne, un vice majeur.. La résine de cannabis soignerait  le cancer. Un interdit peut-être qui protège les laboratoires pharmaceutiques ? Sinon, la patera rebroussera son chemin.

 

     Les ballots décortiqués, les plaques, de deux cent cinquante grammes chacune, attendront les voitures des pilotes professionnels chargés de les remonter au-delà des frontières, mitraillettes sur les genoux, protégées par un véhicule kamikaze, loin en tête, et un autre à distance, à l’arrière, toujours en liaison,  prête à percuter ceux de la police si nécessaire, pour faire passer le convoi. Ils sont venus avec les coffres remplis de sacs de ciment, en raison du renforcement des suspensions et avec une roue de secours qui contient le paiement.  Les plaques d’immatriculation changeront en fonction des départements traversés et les téléphones systématiquement jetés et remplacés. La caravane connaît parfaitement son itinéraire et ses aléas, possède au plus haut degré  la science de circuler sans se faire repérer par les satellites, à la manière d’un petit Poucet qui marcherait avec un convoi de bip-bip accrochés à ses pas. Une organisation dangereuse et rodée.

 

     Deux chalutiers de pêcheurs se profilent aux loin à tribord. Nous sommes aux aguets et sur nos gardes, pour ne pas nous jeter dans un filet. Je les observe avec mes jumelles, qui malheureusement n’ont rien en commun avec des jumelles de nuit, trop chères. Comme à l’habitude en pareil cas, l’inquiétude nous gagne. Combien mesurent leurs filets ? Cent mètres ? Cinq cents mètres ? J’ai un sale pressentiment. Et je n’aime pas du tout, mais pas du tout mes pressentiments. Ils me font peur. Ils ont pris l’habitude d’avoir trop souvent raison. Mais je les écoute toujours, ce que l’on appelle peut-être l’expérience. Mais l’expérience de quoi, bon dieu ? D’un aventurier qui a survécu à mille dangers, à mille misères ? Qui ne sait pas de quoi demain sera fait ? Ou comme le professait Confucius : « l’expérience, c’est le chemin éclairé parcouru ». Ça vous aide ? Moi, pas !

 

     J’envoie un mail cérébral : requins du large, préparez la sauce, mais s’il vous plaît,  appelez votre saucier, ne l’achetez pas chez la mal bouffe pour plaire aux législateurs ; et abstenez-vous du micro-ondes. Je vomis la nouvelle gastronomie française qui, sous prétexte de salmonelles, nourrit les sans dent et les enfants de nos écoles avec des fonds de poubelles. Je ne suis pas une salmonelle. Un os, certainement. Dentiers, s’abstenir !

 

     Je mets en route le moteur, prends très large à bâbord, et enroule mes voiles. J’ai des bômes à enrouleur, elles sont pratiques souvent, mais la cause de problèmes parfois quand le mécanisme se bloque. Quinze minutes passent, et advint ce qui devait advenir. La quille et l’hélice sont prises dans quelque chose. Je coupe le moteur. Effectivement, je suis dans les derniers mètres de l’un de leurs filets. L’eau est claire, transparente, verte sous les rayons de la lune. Les deux chalutiers dansent côte à côte, bordés contre bordé, à environ 80 mètres, toujours illuminés. Mais aucune activité visible à bord. Il semblerait que l’un soit Marocain, l’autre Espagnol, non par les pavillons qui sont inexistants, mais par leurs formes et aussi leur look : délabré pour le marocain, flambant neuf pour l’espagnol. Je les appelle à la VHF, aucune réponse. Je pense savoir ce qu’ils transbordent.

 

     Je prends un bon couteau, des lunettes et un tuba, et je me jette à l’eau sans combinaison. Une idiotie. Une erreur qui aurait dû m’être fatale. Mais d’un âne on n’en fait pas un cheval de course. L’eau froide, glacée, quasiment à zéro degré, serre mon diaphragme. Elle le presse dans un étau. Je hoquette, je suffoque, j’émets des râles, l’air refuse d’emplir mes poumons, pas même une goulée. L’instinct de survie ou l’énergie du désespoir me fait attraper mon échelle de coupée à côté de laquelle j’ai sauté. Les débiles et les ivrognes auraient-ils vraiment de la chance ? Ivrogne, parfois ; débile, sûrement.

Péniblement rétabli sur le pont, à plat ventre, pieds reliés au bateau et gaffe en main, je croche un morceau de filet. J’en monte une bonne dizaine de mètres. Je coupe, je coupe et je coupe, la rage dans le ventre. Le reste libère mon bateau, je le vois descendre. Je ris, j’aimerais que des dauphins soient libérés.

 

     Moteur en marche, je mets en avant lente, doucement. Mon bateau se dégage, il est libre, il  navigue. Mais quelle frayeur. Dieu des incroyants, donnez-nous ce que les autres ne veulent pas, donnez-nous du *baston et du casse-pipes ! Réclamions-nous à la Légion. Non, merci, je n’en suis plus ! J’ai mon compte.

 

     Connaissant parfaitement la côte andalouse, je suis presque certain de connaître le port d’attache du chalutier espagnol ou Barbate, la marmite du haschich. Les autochtones précisent: Barbate de Franco, fiers des visites ponctuelles du Caudillo, quand il venait dans la région rendre visite à ses amis allemands….

 

     Un soir, à Barbate, je suis invité par mon ami Roy, hongrois ou bulgare, je n’ai jamais su, mais un vieux pirate, un aventurier véritable des mers. Corpulence, cheveux, barbe, sourcils broussailleux, visage et regard terrible, il ressemble à Barbe rouge. Quelques années après, je l’ai revu clochard à Gibraltar, malade d’Alzheimer. Il faisait la manche. À l’époque de la piraterie, les frères de la côte lui auraient coupé la gorge pour qu’il ne souffre pas l’indignité. Aujourd’hui, à prétexte d’humanité, les mercantiles laissent souffrir les malades.

 

     Dans la nuit, cachés dans le cockpit de son bateau, à sec, au bord du *varadero qui surplombe le port, nous regardons cinq mètres plus bas, soit grosso modo, la hauteur de la marée :

 

- Regarde ! Me dit le vieux forban.

       

       Des pêcheurs déchargent tranquillement des ballots de haschich du chalutier et les entassent dans un  4X4, cigarette au bec, discutant et riant. Cinquante mètres plus loin, derrière le grillage qui ferme le port, deux *gardias civils attendent les bras croisés. Le travail achevé, le 4X4 des gardias civils escorte naturellement celui des pêcheurs. Des liens familiaux les unissent-ils, comme souvent dans l’Espagne profonde ?

 

        - Et je suis sûr que tu ne devines pas où ils vont maintenant. S’exclama Roy, joyeux comme un gabier dans un premier abordage.

 

        - Je suis à mille lieues de m’en douter. Comment le saurais-je ? Mais tu vas me le dire. Répliquais-je au vieux bandit adepte de tous les trafics.

 

        - Dans une villa de la colline des Allemands !

 

        - A Zahara de los Atunes ?

 

        - Oui. Et il n’y pas de meilleur endroit.

 

        - Effectivement, je connais.

 

     Cinq kilomètres distancent le village de Zahara de los Atunes de Barbate, en direction de Gibraltar. La première fois que je suis rendu au sommet et que j’ai vu en contre bas ces villas inhabitées surplombant la mer à flanc de cette colline, les unes au-dessus des autres, toutes aussi luxueuses que luxuriantes, avec piscines et jardins exotiques d’une grandeur et d’une magnificence inégalée.

 

     Je me suis demandé qui pouvait bien habiter ce lieu. Vagabonds et clochards en retraite ? Certes non. Mais : Princes d’Arabie Saoudite, présidents de multinationales, élus véreux ou escrocs d’envergure tous confondus ? Car c’est quand même le trou du cul du monde.

 

     À moins de venir en hélicoptère, et vraisemblablement le moyen de locomotion choisi par les occupants de ce paradis. Pas un instant la véritable raison ne m’est apparue. J’ai oublié la question de savoir à qui profitait le crime. Car cette colline, qui s’élève tout au fond du tout petit village de pêcheurs de Zahara de los *Atunes, s’élève au centre d’un camp militaire et son accès fut très longtemps interdit, protégé par Franco. Ceux qui par curiosité ont essayé d’en franchir l’accès ont disparu. Ceux qui ont construit par force ces villas, probablement aussi ? Rien n’égale la mort pour garder des secrets.

 

     Les vieux autochtones ne prononcent son nom qu’avec respect et jamais ils ne s’épancheront. Aux dires cependant de quelques-uns de mes amis, à voix basse, toutes ces demeures communiqueraient entre elles par des tunnels et des ascenseurs et leur accès principal se ferait par sous-marins. Les propriétaires sont désormais les descendants des dignitaires nazis qui sont venus se cacher pour mourir en toute impunité ici. Combien de tonnes d’or, d’objets précieux, de tableaux pillés dorment-ils encore, enfouis dans ses caves ? Une quantité certainement effarante ? Un nombre certain de l’organisation Spine rote, l’araignée rouge, ont transité par cette colline, en utilisant « la route des rats »,  avant de fuir en Amérique du Sud ou de se cacher dans d’autres urbanisations espagnoles à l’image de celle-ci : à Connil, Cadix, Marbella, Dénia, Alicante, ou Empuriabrava un autre édifice de rêve,  proche de Rosas,  non loin de la frontière pyrénéenne.

 

     Aidés par des ecclésiastiques catholiques suprêmes, ils arrivaient vêtus d’une soutane. Absous de leurs crimes ? Pour en dénommer quelques-uns ,  reçus en seigneurs par le caudillo, dans les faits l’ami intime du Roi :  Eichman ; Pavelic, responsable de 800.000 morts en Croatie ; Klaus Barbie ; Martin Borman ; Otto Skorzeny ; Frederick Jensen qui pour le moins fit massacrer 762 juifs ;  León Degrelle, général de la Waffen SS mort le 31 mars 1994 à Marbella sous le nom de Léon José de Rodriguez Reina ; Aribert Heim, le docteur de la mort qui vivait sur son yacht dans les magnifiques canaux d’Empuriabrava, tous agrémentés de villas d’un autre monde; ou Anton Galler, commandant SS qui en 1944, organisa en Italie le massacre de Santa-Anna dans lequel périrent 400 civils, en majorité des femmes et des enfants. En mars de l’année 1997,  le journal El Pays en localisa 104 qui ont vécu ou vivent d’une manière occulte et tranquille en Espagne, mais la liste est très incomplète. Beaucoup, comme Hans Juretshle et Johannes Bernhardt occupèrent des responsabilités importantes dans les institutions espagnoles, ce qui leur permettait de falsifier ou de fabriquer des dossiers.

 

     Il est désormais très difficile de trouver des informations fiables sur ce sujet. En point d’orgue, et pour terminer cette histoire de nazis, mon ami Paco Mito de Barbate, un formidable percussionniste qui a joué avec les plus grands, à découvert une collection de timbres d’une extrême valeur, de cette époque, dans… une poubelle de la terrible colline des Allemands, ainsi définie  dans l’imagination populaire de la région. Il n’existe donc pas de meilleure cachette pour ces trafiquants de drogue du cru, de surcroît, protégés par la loi. Et peut-être même, ont-ils leur sous-marin ? Dans la vie tout est possible. Et surtout, rien n’est impossible à celui qui ordonne.

 

    Mon chien et ma chatte dorment sur mes genoux, bien au chaud sous le poncho argentin doublé de laine qui nous protège du froid et de l’humidité. Strouppy rêve à l’os qu’il n’a pas. Skipper ronronne. Soudain, je sens du chaud sur ma cuisse. Ma chatte miaule et saute sur la banquette tribord. Elle a libéré un bébé. Il est noir et gluant. Elle me regarde, miaule encore et se pelotonne en rond. Je pense qu’elle m’a demandé la permission. Elle ne connaît que moi depuis sa naissance, je l’ai récupérée aveugle, avec une maladie des yeux. Depuis, elle me suit comme un chien. Où qu’elle soit aux alentours, je l’appelle, elle vient.  

 

     Je me déharnache, retire le poncho, et descends ma chatte dans la cabine arrière pour l’installer dans sa cage en plastique. Elle en fera trois autres qui furent un bonheur. J’adore l’espièglerie des petits chats, les voir jouer, sauter, bondir en boucles irréfléchies. 

 

     Le vent tombe. Mes voiles sont *arisées. Je les aide en mettant le moteur. Tout à coup, la barre se bloque, mes lumières de route s’éteignent et l’alarme du moteur retentit. Problème de pilote automatique ? Nous serions dans la merde, et moi plus encore. Je coupe le moteur.

 

    Insa me regarde, inquiète. Je la rassure d’une mimique et des yeux. Je descends avec un air d’indifférence, sourire aux lèvres. Jamais je ne lui laisse voir mon inquiétude. Elle est femme, elle sent. Elle connaît le loustic qui lui a déjà fait vivre deux tempêtes et quelques avaries. Jusqu’à me dire une fois dans une très sale tempête, dans laquelle trois voiliers proches de nous ont disparu, que j’avais fait exprès de partir avec une mauvaise météo, par jeu. Les femmes sont vraiment capables de tout, du meilleur comme du pire. Mais bon, allons doucement je suis pressé. Il me faut réfléchir. Aucun droit à l’erreur sur un bateau.

 

    Je subis la loi des dominos, une multitude de dominos, un énorme caca de dominos, qui se choquent et se contre choquent dans une martingale illogique. Pourquoi, n’ai-je pas un Africain à bord ? Tous adorent perdre leur temps aux dominos. Africain ou non pour me conseiller, j’ai deux  problèmes majeurs à résoudre. Le premier : la patte qui soutient l’alternateur  a cassé, et sa courroie en sautant a fait sauter celle du refroidissement moteur. Le second : la barre du pilote bloque mon triangle de barre à roue. Je suis obligé de le démonter, pour la libérer. Pas facile, le bateau fait des embardées. Le temps que je trouve les clefs, que j’effectue le travail, le bateau est de nouveau manœuvrant. Mais beaucoup moins vite que pour le dire.

 

- Mets-toi à la barre et suis le compas au *207°. Dis-je à Insa, au travers du hublot intérieur bâbord. Elle pleure, elle a peur, ses yeux hagards le démontrent, mais elle fait ce qu’elle peut pour maintenir le cap, en vomissant tripes et boyaux, ses mains tétanisées sur le *timon, sans se plaindre, la bouche grande ouverte semblable à une folle hallucinée. Elle est courageuse.

 

   - Tient bon bébé, s’il te plaît. Je n’en ai pas pour longtemps. Il n’y a rien de grave, je peux réparer.

 

   Je regarde à nouveau dans le moteur. Je reporte les réparations à plus tard. Je mets en place des feux de route de secours et continue ma route à la voile. Insa s’évanouit.

 

  L’horizon noircit. Le vent se lève. Il passe soudain de quinze à quarante nœuds, à cinquante, à soixante, la girouette est folle. La mer gonfle, enfle, s’élève. Les vagues sont gorgées d’écume blanche. Le baromètre a chuté de plusieurs hectopascals en moins de trois heures. Il continue. Ce sont là, les signes d’une tempête assurée. Je suis fautif. J’ai oublié de regarder le *sorcier. Peut-être aurais-je pu rebrousser chemin ? C’est trop tard. Nous sommes dans la gueule du diable. Aucune visibilité. Je ne puis compter que sur la chance. Je déraisonne. La chance ? On la paie ou on la travaille. Rien n’est gratuit dans la vie. Et je ne suis pas venu au monde par chance. Spermatozoïde, j’ai tapé et mordu tous les autres pour arriver le premier. Sans pitié aucune. Et ma mère m’a donné une bouteille d’eau de javel pour que je naisse en Europe. Les pauvres ne connaissent pas la chance.  

 

     Nous pouvons choquer dans n’importe quoi sans que je puisse éviter quoi que ce soit. Un container, une baleine, un tronc d’arbre, me prendre dans un filet dérivant, les hantises de tous les marins. Une sirène ? Aux dires des vieux marins, c’est possible aussi. Mais je n’aime pas trop le bruit des sirènes. Celui des sirènes qui gravitent dans les politiques est par trop cacophonique.

 

    Je suis scotché à la barre, confortablement assis, mais scotché, Strouppy toujours sur mes genoux. Je ne quitte pas les voiles des yeux. Pas le moment *d’empanner. La nuit va être longue.

 

    Et quand, effet domino, l’effet généralement perdure. Insa tout à coup se vide de son sang, la peur a provoqué des règles prématurées, très abondantes. Le cockpit est peint en rouge, à croire que fut égorgé un bœuf ici. Elle s’évanouit à nouveau. Tout en tenant la barre, j’essaie comme je peux de lui ouvrir la bouche, qu’elle navale pas sa langue. Je vous l’ai dit, je suis dans un énorme caca, et plus encore. Je vous le redis, je suis dans un effroyable merdier. J’ai l’habitude. Dans le pays où je suis né, l’emblème chante sur les tas de fumiers. Cocorico, je suis le meilleur ! Cocorico, je suis le meilleur ! Matin et soir pour vous empêcher de dormir. Pour qui se prennent-ils ? Après on s’étonnera que les Chinois les ramassent dans les poubelles pour en garnir nos assiettes.

 

    Je prends l’iridium et compose le dernier numéro. Celui du port de Cartagena, en Espagne.

 

   - *Pan-pan, pan-pan, pan-pan,

 

   - Cartagena, Cartagena, Cartagena

 

   - Ici Liberté, ici Liberté, ici Liberté

 

   - Demande le contact radio.

 

   - *Pan-pan, pan-pan, pan-pan,

 

   - Cartagena, Cartagena, Cartagena

 

   - Ici Liberté, ici Liberté, ici Liberté

 

   - Demande le contact radio.

 

    Ces phrases ne sont pas exactement formulées dans l’ordre établi, mais ça fonctionne : (en espagnol)

 

   - Ici Cartagena, je t’écoute Liberté. Over.

 

   - Position 32 03 1129 Nord, 10 59 1176 West.

 

   - Je répète,  position : 32 03 1129 Nord, 10 59 1129 West confirmez. Over.

 

   - Je confirme 32 03 1129 Nord, 10 59 1129 West, ok ?

 

   - OK ? Over.

 

   - Que peut-on pour toi Liberté, que se passe-t-il ? Over.

 

     La communication avec l’Iridium est claire et limpide.

 

   - Nous sommes deux à bord. Ma passagère est évanouie. Elle a perdu beaucoup de sang. Elle a fait des règles prématurées vraisemblablement par peur. Nous sommes dans une tempête, mais je suis manœuvrant. Je demande un hélitreuillage. Compris ? Over.

 

  - Vous demandez un hélitreuillage pour votre passagère, mais je ne peux rien faire, ce n’est pas notre secteur, c’est le secteur Marocain. Compris ? Over.

 

 - Compris ! Over.

 

- Il est 4h. Je déroute un navire. Il sera vers vous à cinq heures. Pouvez-vous l’attendre ? Over.

 

- Je pense pouvoir le faire. Je coupe, mais je vous tiens au courant, merci. Over.

 

- OK ! Terminé.

 

    À cinq heures ponctuelles, le navire est là, mais quel navire. 80 mètres de long et 30 mètres de haut ? Que puis-je faire ? À la VHF à main, j’ai un mal de chien à lui faire comprendre de ne pas trop s’approcher. J’ai peur pour mes mats. Ses marins ne veulent rien savoir. Ils ne sont que trois sur ce bateau et veulent à toute force nous hélitreuiller tous les deux. Il s’approche encore.

 

    Je n’ai pas une seconde à perdre. Si je les écoute, c’est la catastrophe assurée. Je plonge dans le compartiment moteur, et comme je peux, dans le noir ou presque, je me concentre, je travaille avec la tête en fermant souvent les yeux, dans à peu près toutes les positions que me met Liberté en sautant sur les vagues. Je remets non seulement la courroie de distribution dans ses logements, mais j’arrive à la retendre correctement. Moteur en route, je m’écarte au plus vite de ce monstre. Il me tourne autour. Sa corne de brume vrombit. Il m’engueule,  en me disant que je refuse son aide, que je l’ai dérouté pour rien, qu’il se plaindra aux autorités. Oui, mon con, tu fais trois petits paquets et tu les envoies au roi d’Espagne, pensais-je. Avec trois coqs rôtis, chinois de préférence.

 

   J’appelle Catagena et lui fais part de cet incident. Je ne peux absolument pas accepter les conditions de cet l’hélitreuillage. Et avec cette tempête ? C’est notre mort assurée et la perte du  bateau. Ces marins ne savent pas naviguer. Leur cargo est piloté par satellite. Leurs conseils ne valent pas un pet de lapin. Et pour que cette capitainerie soit bien  convaincue que je ne suis pas un farfelu, je précise que nous avons déjà été en contact par le passé avec cet Iridium, que je suis Patricio, le patron de Falco, mon ancien bateau, qu’elle nous connaît bien, ayant passé six mois et plus à Cartagena.. 

 

- Buenas dias Patricio. Oui je te reconnais. Ne t’occupe pas des plaintes du navire. Je te mets en contact avec Rabat Sale. Comment va ta passagère ? Over.

 

- C’est Insa, mon amie que tu connais aussi. Elle me dit qu’elle va tenir. Over.

 

- En effet. Je me rappelle d’elle. Je fais au plus vite, Patricio. Terminé.

 

   Peu après la capitainerie de Rabat m’appelle. Elle nous envoie dans l’heure un hélicoptère pour nous hélitreuiller tous les deux. Je passe ici les conversations. Je précise que je ne veux pas être hélitreuillé, je suis manœuvrant, mais que c’est une question de vie ou de mort pour mon amie. Rabat ne veut rien savoir. C’est tous les deux ou personne. Pourquoi tous les deux ? Si Insa avait été seule à bord, elle aurait été hélitreuillée seule. Non ? Je saurais plus tard pourquoi. Je refuse. Je n’abandonnerais pas mon bateau. Si mon amie doit mourir, elle mourra. Là où je suis, je n’en serais pas responsable. Je continue ma route au moteur sur Essaouira. J’ai 71 milles à parcourir au 225°, soit plus de vingt heures à moins de 4 nœuds dans cette mer formée par le travers bâbord. Une mer excessivement dangereuse. Les vagues, énormes, je dirais même monstrueuses, peuvent me retourner à chaque instant. Mais je n’ai pas le choix. Et je refuse celui que l’on m’impose. Homme libre, j’ai toujours refusé de me voter un maître.

 

   Je mets 24 heures pour arriver à Essaouira, plus de deux jours et deux nuits en tout, sans manger, boire, dormir, pisser ou faire mes besoins. Impossible de quitter la barre. Une barre excessivement dure, car doublée avec une barre intérieure. Les crampes m’obligent à changer de bras toutes les cinq minutes. Ma tête bascule. Je tombe de part et d’autre de mon siège. Je me gifle pour ne pas dormir. Le sel des embruns qui couvrent le bateau me brûle les yeux. Je peine à les ouvrir. Et impossible de m’occuper d’Insa une seule seconde. 

 

   Je lui dis :

 

- Ils ne veulent pas t’hélitreuiller, soit. Mais je refuse d’abandonner mon bateau. Sans lui, nous sommes des clochards. Alors, Bébé essaie de ne pas mourir. Pense que tu ne vas pas mourir. Je ne peux pas t’aider. Si le bateau arrive, nous sommes sauvés. Il est très bon et son moteur est neuf. J’ai confiance en lui. Et je vais tout faire pour qu’il arrive. Accroche-toi, je m’accroche et vive le diable !

 

    Dur, peut-être, mais il faut savoir prendre des décisions. Et se tenir aux idées qui nous font vivre, sans déserter dans le premier combat venu. Mourir, nous le pouvons, tous les jours, ici ou ailleurs. J’accepte la mort accidentelle, à condition qu’elle ne soit pas gratuite, je hais les fanfarons, et que je puisse me défendre, et non à cause d’un autre, ou pire, pour des idées qui n’ont plus cours le lendemain. A contrario des pseudos chefs de guerre, patrie et drapeau en bouche, j’ordonne, mais je fais, en mettant ma vie dans la bascule !!!

 

   Des marins nous attendent à Essaouira. Il est midi. Ils nous amarrent à couple avec le remorqueur de sauvetage et les douaniers me portent et me font boire un énorme verre rempli de jus d’orange. Insa reprend vie, toute peur disparue. Prête à faire la fête, elle est plus jeune que moi.

 

   En échange, la soirée fut mémorable. Bien que nous soyons tous les deux démolis, nous décidons de manger dans l’excellent et coûteux restaurant du port, juste en face de notre bateau.  Nous commandons presque toute la carte: plusieurs entrées, un énorme melon, une très grosse langouste, ainsi que divers plats de viandes et desserts que nous délaissons. Et bien évidemment une bouteille de très bon champagne. Il nous soûle. Pour le fun, par plaisir, pour prouver que nous sommes en vie.  Les serveurs nous prennent certainement pour de doux cinglés. Pour le moins, pour des milliardaires en goguette, car le pourboire est également fort copieux.

 

   Et bien évidemment, deux jours après, tout à fait par hasard, par l’indiscrétion d’un marin du port, j’apprends que le remorqueur de sauvetage était parti pour récupérer mon bateau, bien avant que ne soit ordonné le départ de l’hélicoptère. Qu’il ne s’était pas manifesté, ça, je le savais, mais qu’il se trouvait  dans nos parages ?  Comme quoi mes intuitions…

 

    À cet instant :

 

    - Vous avez l’air d’avoir drôlement bien récupéré aujourd’hui monsieur, car, quand vous êtes arrivé, vous n’étiez pas beau à voir. Me dit gaiement un touriste de passage.

- À bon ? Je ne m’en suis pas aperçu. Répliquais-je à l’homme déguisé en aventurier, chapeau de brousse, barbe de trois jours et veste à manches courtes de cameraman, flambant neuf.

 

 

Histoire vécue en 2010.

 

Janvier 2015

 

      

 

Miles marin: 1832 mètres. En kilomètres, multiplier les miles par deux et retirer 20 %..

Ketch : voilier à deux mats, le mat principal plus haut que le mat d’artimon.

37 pieds : 12 mètres.

Tribord : droite dans le sens de la route.

Bâbord : gauche dans le sens de la route.

Amure : côté d’où vient le vent.

Écoute : cordage qui permet de régler une voile.

Nœud : un mile à l’heure..

Rouleaux : La bôme tourne et enroule la voile.

Bôme : support de la voile.

Baston : se battre en argot

Manille : boucle en inox       .

Patera : barque.

Camino : chemin.

Gardia civile: gendarmes civils

Planque : une cachette en argot.

Black out : feux éteints.

Varadero : Lieu de mise à sec des bateaux.

Les Atunes : les thons.

Arisées : Réduction de la voile, prendre des ris, réduire la toile.

207° : la route à suivre

Timon : barre en espagnol.

Sorcier : baromètre en terme marin

Empanner : faire une embardée inconsidérée, cause de ruptures.

Pan-Pan : qui n’est pas un appel au secours comme Maday.

Poème de Charles Baudelaire : l’homme et la mer.

 

 

 

 


28/01/2016
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La Saint Valentin

Des crottes de chocolat noir à la Saint-Valentin.

 

 

                                                      Les sanglots des martyrs et des suppliciés

                                                                    Sont une symphonie enivrante sans doute,

                                                                    Puisque, malgré le sang que leur volupté coûte

                                                                    Les cieux ne s’en sont point encore rassasiés!

                                                                    (Baudelaire, le reniement de Saint-Pierre)

 

Le diable :

 

-  Es-tu heureux en enfer?

 

Valentin :

 

- Il se pourrait, si vous cessiez de me sodomiser tous les jours.

 

- Combien de gosses as-tu perturbés pendant tes vies religieuses pédophiles, mignon curé ? Raconte, et je verrai si je dois alléger ta pénitence. 

 

 - Au troisième siècle, je m’appelais Valentin, prêtre sous le règne de l’empereur Claude II. L’armée romaine combattait sur plusieurs fronts. Engagée dans des guerres meurtrières, elle manquait cruellement de soldats. Heureux dans leurs foyers, les hommes adoptaient la religion catholique qui les exemptait de porter des armes. L’empereur fulminait. Il condamnait les mariages.    Je baptisais, confessais et mariais en cachette. Mis en prison, je rendis la vue à la fille aveugle du geôlier. Toute sa famille se convertit au christianisme. Claude II, de rage emportée, me fit subir le supplice de la chèvre. Des légionnaires m’installèrent à quatre pattes sur un chevalet et je les souffris à la file. Le 14 février de l’an 270, ma tête fut découverte sur un tas d’immondices, le sexe entre les dents, enfilé dans ce qui restait d’un anus : ce morceau de chair couvrait ma dépouille.

 

- Tu as fait preuve d’anarchie, tu as été puni. Et en inventant la confession, tu as rendu puissant mon ennemi, s’esclaffa le Diable, son énorme sexe poilu posé en travers de sa cuisse.

     

     Le seigneur des ténèbres se masturba et poursuivit :

 

- Après la chute de l’Empire romain, le peuple fêtait « Les Lupercales », tous les ans le 15 février. S’adonnant à des orgies, il troussait tout ce qu’il trouvait dans les rues, les jeunes comme les vieux. Le clergé, première multinationale sodomite, s’émut. Ses éphèbes fugueurs rentraient au matin les fesses rougies, englués de sperme de la tête au pied. Désirant préserver le plaisir de ses nuits, il interdit à la plèbe de pratiquer les joies de la chaire qu’il baillait : rites païens. Il  t’ordonna Saint  et sacralisa ses amours en sanctifiant le jour de ta fête.

 

- Pourquoi suis-je en enfer ?

 

- Cesse de questionner. 

 

- Je renaquis en 1349. Prêtre érudit, j’occupais la place de secrétaire particulier de Pierre Schwarber, Bourgmestre de Strasbourg. La terrible peste bubonique s’installait dans la région. Les juifs paraissaient épargnés. Une immunité probablement due à l’hygiène qu’ils s’imposaient. Les catholiques, ulcérés par les ravages du mal, cherchaient un bouc-émissaire. Les juifs furent désignés. Des preuves manquaient. Plusieurs avouèrent sous la torture. La populace jubilait. Assouvissant ses instincts, elle endeuilla jour après jour des communautés de Suisse, de Rhénanie et de Haute-Alsace. Désireux de protéger la sienne, Schwaber institua la fermeture de son quartier. Malheureusement, la conjoncture empira. Les corporations des métiers alimentaient la haine.

 

- Valentin,  cours prévenir nos amis juifs. Qu’ils s’enferment chez eux jusqu’à mon signal, me cria le Bourgmestre, le visage décomposé par l’inquiétude.

 

     Le 9 février, des élus exigèrent l'arrestation de tous les Juifs et leur mise en jugement. Schwarber repoussa cette requête. Ils répondirent par des insultes.

Il les fit tous arrêter. Un charcutier s’échappa. Ameutant ses coreligionnaires et la noblesse, il appela au carnage. Bouchers et tanneurs furent les plus acharnés. Redevables, ils espéraient liquider créances et créanciers.

 

     Le 10 février, les émeutiers se rendirent maîtres de la ville, bannirent le Bourgmestre et nommèrent pour chef : Ammeister le sanguinaire, un ennemi juré de la religion haïe.

 

     Le 14 février, l'horreur ensanglanta le bourg. Des cris indescriptibles remplissaient les rues. Des troupes hurlantes défonçaient les portes des maisons juives. Elles massacraient, poignardaient et défenestraient. Les hommes violaient, les garces émasculaient. Des harpies ouvraient les ventres des femmes enceintes, embrochaient les fétus au bout des piques ou leur mangeaient le cœur. Dans leur folie meurtrière, les bouchers coupaient des enfants mâles en deux et les clouaient sur les murs. Après des heures et des heures d’ignominie, des centaines de survivants furent réunis et traînés devant un énorme bûcher. La foule baptisait les bébés. Les mères, admirables, les leur arrachaient des mains et se jetaient dans les flammes. Les catholiques vomissaient des injures ! 

 

 - Comment es-tu mort ?

 

- Je fus dénoncé par l’ami chez qui je me cachais. Les membres me furent coupés et ma tête promenée sur une pique.

 

- Désormais, la fête de la Saint-Valentin honorera la mémoire de ce pogrom, et celle de ces femmes pour l’amour porté à leurs enfants, ordonna le Diable le sexe brandit comme une épée et la larme à l’œil.

 

- Tu m’as ému. Je t’épargne. Demain, tu monteras au purgatoire. Dieu ne t’ennuiera pas. Il   n’y descend jamais, et son harem de curés lui suffit.

Valentin, angoissé :  

 

- Et si je monte au paradis ?   

 

- Crains le pire. Je te transformerais en femelle, il les déteste. Leurs bavardages et leur tyrannie domestique l’horripilent.  

 

-‘ Alors, j’aimerais revivre sur terre.

 

- Pas vraiment une bonne idée en ce moment, mon mignon. Du ciel, que les hommes pensent un paradis, tombent la pluie, la neige et la foudre, mais aussi des bombes. Tu le désires, je te récompense. Toutefois, interdiction formelle de toucher aux enfants, sinon je te ferais manger mes étrons, et j’engloutis des kilos de viande faisandée chaque nuit. Tu vas naître aujourd’hui 14 février 2015. Et pour te souvenir de la punition qui t’attend si tu gargouilles à nouveau dans le vice, tu célébreras la fête de l’amour en distribuant chaque année des crottes de chocolat noir à la Saint-Valentin sur les parvis des églises. Es-tu satisfait ?

 

- Oui mon Diable.

 

- Alors, retourne-toi une dernière fois pour sceller cet accord.

 

Fin

 

Patrick Letellier

 

 

 

 

mots clef: Saint Valentin, enfer, purgatoire, ciel, diable, crottes de chocolat, Empereur Claude, Empire Romain, Ammeister le sanguinaire, bourgmestre, juifs, répression des juifs, pédophiles

 


28/01/2016
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Une Lady vue des anges.

 

 

   Le mois d’Août ; Le tunnel sous la Seine; La fiat blanche ; L’horreur. Lady enceinte : Cinq phrases qui résonnaient dans la tête de Silvie. Qui s’entrechoquaient. Qui la bouleversaient.

 

   En ce soir de Noel 1997, Silvie Maupa, ne voyait pas le décor de la salle à manger. Sa vue se brouillait. Son esprit s’embrumait. Les convives présents autour de la table riaient, plaisantaient. Elle frissonna. Son mari la fixait. « Pourquoi ces yeux méchants, se dit-elle ? Qu’ai-je fait ? ». Elle ne reconnaissait plus celui qu’elle avait aimé, épousé.

 

   Depuis ce terrible soir du 31 août, duquel il avait survécu amoindri à l’accident du tunnel sous la Seine, Il la méprisait. Et même parfois la battait.

 

   Chauffeur attitré de Lady , sa Mercedes avait percuté un pylône. Silvie avait peur. Elle connaissait le secret. Des propos échangés entre deux inconnus de l’hôtel Crillon, alors qu’ils se croyaient seuls dans la salle des blancs, la laverie. Une histoire de boite électronique trafiquée pour détourner un véhicule à distance ; d’une Fiat blanche qui la suivait de prêt pour faire accélérer son mari; la France, permissive et pays de choix pour faire assassiner les opposants des pays amis des élus; et de poison diffusé dans l’habitacle protégée par une vitre blindée. La Royauté des "Tout pour ma gueule" , qui se vante de descendre de Dracula, qui fait égorger des enfants pour boire leur sang et vivre centenaire, ne pouvait pas accepter un enfant arabe dans la lignée. Sylvie senti sa gorge la brûler. Certainement la tisane préparée par son mari en soin de sa toux, pensa-t-elle, les yeux chavirés dans la brume. Soudain, elle s’inclina, posa doucement ses mains sur la table et tomba la tête dans l’assiette. Elle n’était plus. Le breuvage avait fait son effet. 

 

Letellier Patrick

 

Mots clefs: la mort de Lady Di,


28/12/2013
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Un Noel de cauchemar

 

 

Un noël cauchemar

 

Une musique de Noël s'égrenait dans les pièces.

 

- VA TE CHANGER ! On dirait une clocharde !

 

  Séverine ramena les pans de sa jupe autour d'elle, en prenant soin de ne pas renifler. Jacques détestait ça. Ses jambes tremblaient. Elle attrapa la balustrade pour ne pas tomber dans l'escalier. Elle souffrait d'un genou. Et du dos, aussi. Elle aurait aimé un bain chaud, pouvoir se relaxer, mais la préparation du réveillon de Noël l'attendait avant l'arrivée des familles : celle de Jacques, issue de la petite bourgeoisie provinciale ; La sienne, misérable, sortait des bas fonds de paris; Un père balayeur chez Citroën, une mère concierge alcoolique. Son mari exigeait. Il ne souffrait ni désordre ni poussière. Après toute une journée passée à frotter, laver, empoussiérer, la maison sentait propre. Elle s'assit sur le lit de leur chambre. Ses mains blessées, écorchées, ridées avant l'heure, frémirent en retirant sa jupe déchirée. Elle grimaça. Une blessure au genou, mise a vif sous les coups de pieds du jour, s'était ouverte. Du sang séché collait les mailles de nylon. - Grouille-toi idiote, le repas ne va pas se faire tout seul! Hurla Jacques du bas de l'escalier.

 

  Séverine sursauta. Et tira sèchement sur le collant. Une rigole de sang coula le long de sa jambe, tachait le parquet. Elle s'affola.

 

  Contraste entre les deux familles, Chanel, promotion Darty, diamants, bracelets de cuivre, costume pied de poule, casquette gavroche et pantalon flottant suffoquèrent Jacques qui embrasait l'antagonisme flagrant entre les deux familles. Vexé. Il s'apprêtait à hurler.

 

  Le souffle manqua à Sévérine. En s'empêtrant les pieds dans un tapis à l'effigie du père Noël elle tomba sur son couteau de cuisine qui lui transperça la gorge. Le sang gicla à gros bouillon. Elle était morte.

 

  Jacques furieux pour ses parents que la fête fut manquée ne comprit pas l'ampleur du drame. Sévérine se moquait, elle salissait la nappe et le parquet. Il entra dans une fureur telle, qu'il tomba à genoux, foudroyé, tel un bœuf frappé au front par le pistolet du boucher, le cœur avait lâché.

 

Patrick Letellier

 


27/12/2013
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